Les dates sont insidieuses.
Moi je les oublie tout le temps.
Elles pourtant ne m'oublient pas.
Cela fait deux jours que je me surprends à farfouiller dans
les archives de mes photos.
Je contemple le temps d'avant.
Je ne sais lequel échappe le plus à l'autre.
Je sais qu'il s'enfuit.
Je sais que je le fuis aussi.
Échange de bons procédés : au
trébuchet du temps passé je prends les
années, je laisse les regrets.
Enfin j'essaie.
Ce n'est peut-être pas la panacée mais je ne peux
ignorer la force de mes projets.
Et ils échappent au passé.
Et ils m'échappent du passé.
Je feuillette mes vieilles photos comme les pages d'un roman dont
j'aurais subrepticement lu la dernière page.
Je sais bien qu'à un moment, la digue va céder,
que le temps ne m'offrira plus son rempart.
Que de lectrice je vais passer protagoniste.
Mais pas sans combattre.
Pas sans m'abrutir de projets pour repousser cet instant.
Bientôt trois ans.
Dans quelques jours, dans quelques heures.
Les dates sont insidieuses mais surtout terriblement
opiniâtres.
Les mots me fuient.
Et moi je fuis mes démons.
Je fuis dans une vieille maison.
Retrouver l'enduit et la pluie.
La pluie des souvenirs qui panse l'âme.
L'enduit avec lequel on imagine son avenir.
Les mois s'écoulent.
Les années aussi.
Ce mois-ci restera, je crois, celui de l'espoir.
Cette année-là, je l'espère, ne me
décevra pas.
Et si ce n'est pas vrai, et bien tant pis.
Il y aura toujours ma vieille maison pour y retrouver de plus vieux
démons.
Ceux qui consolent et qui cajolent.
Juste le temps d'ouvrir les yeux et de partir vers d'autres cieux.
Mes morts à moi, ils me dictent qu'il faut vivre...
Et la cruche, c'est moi ! Un rien potiche, l'anse
échancrée à souhait, la
courbe gracieuse. Bref, une véritable cruche de foire
agricole, de celles dont
on décore le bord de la margelle du faux puits en plastoc
trônant au milieu du
stand des picrates aigres aux noms ronflants !
Bref en matière de béguins, de transports
amoureux ou de tocades sentimentales,
je suis une véritable cruche de compète !
Ah ah ! Mais c'est que j'ai de bien belles conquêtes !
A moi le manipulateur au petit pied (mais à l'ego
hypertrophié) dont le seul
but dans la vie c'est d'être l'homme, le vrai ! Celui qui
conduit la bagnole et
vous éclaire de sa substantifique pré science sur
la température de l'eau et la
date de vos vacances !
A moi le bellâtre qui vous débite dans le blanc
des yeux les plus brûlants
serments tout en oubliant la présence de
l'inopiné miroir. Celui qui bêtement
vous offre le reflet de ses doigts qu'il croise dans son dos
simultanément à
ses tirades !
Avis aux amateurs de buse, de terre cuite, de vaisselle, il manque
encore
quelques spécimens pour parfaire ma collection !
Au stand des picrates au goût aigrelet, on attend encore le
vigoureux et
juvénile godelureau qui, une main dans le soutien gorge de
la cruche, louche
sur les couverts en argent.
Quant au vieil aigri aussi avaricieux que libidineux sera-il me
séduire ?
Et le matois atteint de manie processive ? Celui qui cherche
à s'attacher aussi
efficacement que gracieusement les services d'une professionnelle de la
chicane, il sera pour moi aussi ?
Un cruchon ce n'est pas très difficile à
enjôler voyons !
Voilà voilà...
Ah oui, je précise aussi que si d'aucuns
s'étonnent de ces propos peu
charitables à l'égard d'amoureux
consommés voire putatifs, je leur refilerais
bien quelques louchées de sens de l'humour dont la nature,
à l'inverse de clairvoyance, m'a fort bien pourvue.
Et puis consentez quand même que ma proverbiale
méchanceté puisse enfin prendre
sa mesure !
Comprenez-moi : dans la banalité de mes crucheries
quotidiennes, c'est qu'elle
est par trop manquante ma férocité de
légende, ergo il faut bien que j'y laisse
cours quelque part...
Je vous laisse, je vais me préparer pour ce soir... un teint
de porcelaine,
j'arborerai ce soir, de porcelaine, je vous dis...
Avis aux amateurs de faïence, je ne promets pas que ce billet
défouloir ne
rejoigne pas tantôt la longue cohorte des chiffres
fantômes qui hantent la
numérotation de mes feuillets...
Bien plus que le tempo des fins d'année civile et ses bilans
que d'aucuns dressent, j'ai conservé de mes
années d'études le rythme scolaire puis
universitaire. Plus que le passage d'une année à
l'autre ce sont les vacances d'été, celles qui
précèdent ce qui restera toujours pour moi "la
rentrée", qui bercent mon temps qui passe.
Je les compare d'une année à l'autre. J'ose
même me souvenir de celles d'antan. Je mesure non seulement
leurs qualités respectives mais je sonde aussi les mois
écoulés avec une distance que j'aimerai savoir
retrouver les onze autre mois de l'année.
Et puis surtout c'est l'heure où je prends mon
élan, où je prends appui sur l'année
écoulée pour aborder la prochaine forte de
convictions dont l'expérience m'apprend qu'elles n'ont rien
d'éphémères. Moi qui ne borne jamais
ma vie de ces promesses faites à soi-même ou de
ces principes qu'on embrasse hâtivement,
considérant qu'en vous obligeant ils vous rendent
surtout aveugle à la fortune et à la chance, il
me faut pourtant bien reconnaître que ce que je retiens de
mes vaticinations estivales sont foutrement sagaces.
Je me souviens m'être convaincue ici même il y a un
an que de mon veuvage, j'abandonnerai déjà un
pan. Que je me frotterai de nouveau au jeu des rencontres et que ce
n'est certes pas sur un bûcher que je me consumerai. Cela me
semblait terriblement ardu et je suis tombée des nues :
c'est simple comme bonjour de mettre fin à une
chasteté de circonstance. Ce qui est éminemment
complexe c'est la consistance de ce qui l'accompagne. Mais cela je le
savais déjà.
Cet été pourtant, avant d'être celui
des bilans, fût surtout celui de la quiétude et de
l'apaisement. Aise de découvrir combien je me sens bien dans
cette baraque devenue mienne, bonheur d'y recevoir ceux que j'aime,
joie de continuer son histoire et avec elle, la mienne. Je me la suis
si bien appropriée que je m'y forge mes souvenirs pour plus
tard ; ceux que l'on amorce par un « cette année
là... ». De vraies vacances parce que vacantes
aussi : j'ai oublié mes dossiers, j'ai oublié de
bloguer, j'ai oublié mes mails, j'ai
délaissé mon VAIO et même mon appareil
photo. Je suis parvenue aussi à éconduire les
démons qui ont plombé mon mois de juillet. De
vraies vacances où plus grand chose n'a d'importance si ce
n'est de profiter des commensaux, de l'odeur de la peinture et
même des feux dans la cheminée consentis par cet
été si vivifiant...
Si la vie m'a trop bousculée pour conserver la moindre
certitude de ce dont elle sera faite désormais, j'ai la
conviction en revanche qu'il y avait tout à gagner
à la bouffer que de se laisser bouffer par elle. Cette
année fût celle des yeux qu'on ouvre, gourmands
et parfois trop crédules, celle des appétits
retrouvés et encore mal rassasiés, celle aussi de
tous les affres qu'on essuie quand on est infoutue de ne pas la saisir
autrement que dans un étroit corps à corps.
Être incompétente à ne pas esquiver les
boniments de la vie je veux donc bien m'y résoudre. Mais ne
pas esquiver ce n'est pas non plus tout encaisser
obtusément. Et s'il y a un augure que je retiens de ce bilan
c'est bien celui de n'avoir aucune envie d'inscrire l'indigeste lotos
dans mon régime alimentaire alors même qu'il
serait accommodé de mets de choix. J'ai trop faim pour cela.
Ce coup-ci, je crois bien que je suis de retour...
Mais comment ai-je pu mettre tant de temps à venir ici ?
Pourquoi donc tant d'atermoiements à foncer chez moi ?
Qu'il me semble pourtant limpide le chemin vu d'ici !
Mais ce soir, même épuisée, je ne
pouvais plus attendre.
Je la sentais qui bouillonnait depuis quelques jours.
Je l'humais, je l'attendais.
Je savais qu'elle viendrait et qu'avec elle la secousse qui me tirerait
d'affaire, qui m'ouvrirait les yeux.
Qu'elle me manquait ma rage sans laquelle je ne sais pas faire face
lorsque ma barque prend de la gîte.
J'ai carré mes mains sur le volant.
J'ai haussé le son et même, Ô fait
singulier, chanté à tue-tête.
Retrouver la fraîcheur.
Retrouver l'odeur des thuyas qui baigne la nuit noire.
Retrouver enfin l'impression d'être soi !
Laisser défiler le long des kilomètres les
évidences qui soudain se rappellent à moi.
Sans queue ni tête elles s'effrangent, mais j'en saisis
parfaitement le sens et l'articulation.
Il est mort ton mari ma cocotte... et personne ne pourra plus jamais
t'offrir ce que lui savait te donner.
Oublie cette quiétude, plus jamais tu ne pourras t'imaginer
que le bonheur est acquis.
Avec lui tu es morte aussi.
Elle n'existe plus celle des certitudes et des douceurs tranquilles.
Alors je vais les enterrer mes vérités.
Peu importe ce en quoi je croyais. Peu importe ce qui m'importait. Peu
importe celle que je pensais être.
Je vais foutre tout cela au panier.
Et dans ta vie entière, ils sont combien ceux que tu croyais
aimer, ceux que tu aimais peut-être et qui t'ont
laissé aujourd'hui un souvenir qui ne soit pas empreint de
leur insignifiance ? Deux... Ton bonhomme et le seul amant avec lequel
je n'ai pas pris une hache pour couper définitivement les
ponts. Deux c'est peu. C'est la faute à la vie, c'est ce
qu'elle m'a laissé de tous les autres après avoir
fait son œuvre de digestion, après avoir
confronté chacun d'eux à ses petites
compromissions qui supportent bien mal l'épreuve du temps.
Je vais retrouver ma maison.
Je vais aller sentir combien ils m'aimaient mes fantômes.
Et forte de leur amour, je vais faire la seule chose pour laquelle il
semble que soit douée, bouffer la vie au lieu de me faire
bouffer par elle...
Je vais laisser tomber mes démons trop bien nourris de mes
certitudes révolues. Je vais laisser tomber mes convictions
et avant d'en adopter de nouvelles je vais déjà
me hasarder à me faire une idée par
moi-même. Moi-même, celle de maintenant. Pas
l'ancienne.
S'il y a des qualificatifs que j'exècre c'est bien ceux qui
tiennent à l'être.
Ils me semble toujours usurpés. Par principe.
Dites-moi que ma prose vous ravit et je rougirais.
En revanche que l'on me parle de force et de courage et je mordrai.
Je ne sais pas très bien pourquoi.
Sans doute parce que je ne crois pas à la force et au
courage.
Leurs adjectifs ne veulent rien dire.
Ils ne sont la projection que ce que l'autre perçoit de vous.
Mais jamais ils ne représentent ce que vous êtes.
Ils sont tellement réducteurs et surtout tellement
contradictoires ces compliments que l'on vous sert.
Qu'il est facile d'avoir du courage quand on a perdu père,
mère et mari...
Mais se gonfler le jabot de leur survivre presque involontairement
n'est-il pas plus odieux ?
En tirer gloire est proprement nauséeux.
C'est alors de ne pas mourrir qui est courageux ?
A moins que pour affronter sa propre mort il ne faille un courage que
je n'avais pas.
Parce que j'y ai pensé, une
fois...
Quel courage faut-il avoir pour faire le vide autour de soi ?
Quelle force est-elle nécessaire pour cultiver sa
colère sans accorder la moindre concession ?
Pour ne pas affronter le regard des autres, leur pitié et
même leur générosité j'ai
fui comme personne, j'ai fui comme jamais.
Être parfois même incapable de répondre
à un courrier, n'est-ce pas plutôt de la
lâcheté ?
Le courage serait dans le fait d'élever ses enfants en
parlant librement de leur père ?
Voire de continuer à "vivre".
Mais faut-il vraiment de la force pour trouver du plaisir à
être dans les bras d'un autre homme ?
Et quelle force faut-il avoir pour ne pas s'avoir s'affranchir de ses
propres démons alors même que l'on mesure la
bêtise de se laisser gouverner par eux ?
Est-ce donc être forte que de se laisser bouffer
par des paniques
stériles qu'explique votre passé mais
gâchent irrémédiablement votre
présent ?
En réalité et même si je force
volontairement le trait je crois que force et courage n'ont pas grand
chose à voir avec la façon dont on
mène sa barque. Il ne sont que l'illusion dont
on pare bon gré mal gré le simple fait de
continuer à vivre. Parce qu'il faut bien une raison. Parce
qu'il faut bien que l'on se souvienne de toutes ces ignominies. Mais
pas plus que vivre n'est une fatalité, continuer
à vivre n'est pas un exploit... On s'étonne
même de retomber dans les mêmes
banalités, les mêmes
médiocrités — et les mêmes
engouements, les mêmes transports et sans doute les
même aveuglements.
Il ne faut ni force ni courage pour cela, juste un minimum
d'humanité...
Ce soir sur la Place de la République j'ai vu un beau merle
noir.
Il était pourtant transi de peur.
Il reposait sur les pavés, les ailes repliées sur
sa belle toison sombre.
J'ai croisé son oeil rond, affolé,
incrédule.
Il était pétrifié devant une longue
file de taxi.
A deux pas de mes propres roues.
Sur cette immense place j'étais pourtant la seule
à le voir.
Je n'ai pas eu le temps de freiner.
La voiture a démarré et comme dans un film j'ai
vu affolée, incrédule la roue venir, faire
jaillir son sang, le réduire à
néant, anéantir
inéxorablement l'oiseau immobile et dont l'oeil semblait
s'aggrandir.
Odieux ralenti durant lequel je n'ai entendu que mon propre cri.
Alors la peur m'a saisie à mon tour.
Celle iraisonnée qui vous prend les tripes et vous ravit la
superbe dont on se fait l'illusion qu'elle vaut quelconque protection.
Laissez-moi foncer
Laissez-moi batailler.
Laissez-moi même ruer ou anéantir.
Par pitié, laissez-moi agir et serait forte, pas
une larme s'il le faut, ne perlera !
Mais réduisez moi au silence, à l'attente et
à l'expectative et je deviens fantôme errant,
spectre d'impuissance se nourrissant de cauchemars, de craintes et de
démence.
Avec des mots et des paroles l'ombre du merle a fini par me quitter.
Avec des mots et des paroles, les cauchemars se sont
éloignés.
Milles mercis pour vos textos, vos mails ou vos pensées.
Bruno,
merci pour votre commentaire
si gentil, ce jour où tout est si gris.
Pour y répondre, je vous dirai que non, et en
dépit de l'envie qui me tenaille de le voir de nouveau
enjoliver mes pages, lundi, il n'y aura pas de tournesol.
Le soleil s'est levé, il a brillé de mille feux
mais comme décidément la vie ne se laisse pas
goûter sans faire de manières, de lourds nuages
noirs sont venus le dérober à mes yeux.
GIROFLÉE, subst. fém. Plante vivace (Crucifères) aux fleurs en grappe
très odorantes, souvent cultivée pour sa valeur
ornementale. « Les fleurs d'orangers (...) se marient aux
giroflées marron pour enfanter un parfum nouveau,
où l'oranger devient amer et mâle et la
giroflée une femelle lasse et douce. » COLETTE,
Pays connu, 1949, p. 147. Pop. Giroflée (à cinq feuilles).
Gifle qui laisse la trace des cinq doigts.
Mais surtout : Fleurs aux couleurs soyeuses que vous offrent les amis
un dimanche de juin dont les pétales graciles et le parfum
délicat font barrage à la bourrasque qui menace
de vous ravager.
J'y passe souvent, à chaque aller, à
chaque
retour.
De ma main posée sur le volant, je tends les doigts comme un
silencieux salut. Je pourrais aussi tirer la langue ou
répéter ses derniers mots à lui : un
tonitruant "quel con !" lancé avant de
mourir. Mais moi je
me contente de lever presque imperceptiblement les ongles. C'est ma
façon à moi de me souvenir que je suis mortelle,
que je suis encore en vie et que je suis sa fille aussi. Je ne vais
ni interrompre une conversation, ni cesser de
morigéner un tarquinet ou de fredonner la chansonnette mais
juste opiner de l'index et du majeur.
Mégalo et prétentieux pour les uns, il ponctuait
chacune des phrases qu'il adressait à ses deux pataloustics
d'un "ma cocotte", d'un "mon petit
chat" ou d'un "ma chérie"
— nous étions, Fée des bulles,
Rhinoféroce ou Lilipotame
et s'il y a bien une chose dont je
suis certaine dans ma vie c'est de l'amour qu'il nous vouait.
Alors moi je ponctue le chemin de sa maison d'un geste de la main ,
là où son chemin à lui a pris fin.
Dimanche, en passant là, juste après le
deuxième pont où se sont
arrêtées ses traces de
pneus, je me faisais la réflexion qu'il avait raison. Le
plus bel album de Brel c'est le dernier. Auparavant c'est
évidemment celui que j'aimais le moins puisque c'est celui
où la mort se cache dans chaque refrain. Mais les temps ont
changé, mes fréquentations aussi, la grande
faucheuse a l'air d'avoir apprécié ma cuisine
(c'est bien la seule !) et même d'avoir
réclamé du rabiot !
Quand je levais le bout des doigts il a chanté : «
Veux
tu que je dise / Gémir n'est pas de mise / Aux Marquises
»
Alors, j'ai pensé aux litres de flotte que j'ai
déversés sur mon vélo, au plus loin de
tous ceux qui pouvaient compatir.
J'ai pensé à toutes les accusations que j'ai
proférées contre la pollution et la bourre de
platane.
A mes allergies oculaires aussi réelles que providentielles.
Et puis je me suis souvenue que depuis que Tarquin est mort, plus
jamais je n'ai pleuré dans les bras de quelqu'un.
Plus jamais je n'ai vraiment partagé ma peine, laisser
fondre les sanglots, pleurer
à gros bouillons comme il dit.
Et que je me connais trop bien pour savoir que c'est pas demain la
veille.
Au début, j'avais peur de ne plus savoir tenir debout, de
ramper sans pouvoir me redresser.
Après, j'avais peur de m'écrouler et de
ne plus me relever, terrassée de fatigue et de peur.
Puis je voulais faire taire tous ceux qui me demandaient comme j'allais
faire ?
Ils me terrifiaient avec leurs questions cons.
De toute façon je ne voulais pas qu'on m'aide. J'ai
cultivé le vide comme d'autres cultivent les liens sociaux.
Alors pour tromper ma peine, j'ai poli des mots comme des cailloux dans
les remous.
Parce que partager des mots c'est beaucoup moins intime que de partager
ses sanglots — et que penser que l'on partage tout dans la
vie c'est une connerie. Comme je garde en moi l'amour de Papa, je
garderai mes meurtrissures, de toute façon les traduire
c'est déjà les trahir, c'est prendre le risque
d'essuyer la pitié, l'ennui ou pire le respect. Et si avec
des mots vous pouvez le combattre, en se laissant aller à
pleurer, en faisant tomber la distance, on ne parvient qu'à
se mettre en danger. Et puis même si ce n'est pas tout
à fait vrai, cela n'est pas tout à fait faux et a
au moins le mérite de cantonner le passé
à la place qu'il mérite. C'est aussi un
garde-fou, une barrière pour ne pas se faire manger
soi-même par sa peine :
La musique était entraînante et les lampions
colorés. Moi, j'avais envie d'oublier les secrets
compliqués pour retrouver les éclats de rire
qu'on partage sans que nul ne vienne vous en rendre comptable, la
folle complicité de ceux qui cambriolent dans les pots de
confiture à la nuit tombée et la franchise des
acolytes qui réunissent leur précieux butin pour
mieux le faire goûter à l'autre.
La musique était entraînante et les lampions
colorés. Et moi en dépit d'une déveine
presque proverbiale, je n'ai absolument aucun goût pour les
drames pas plus que pour les sacs de nœuds où
certains puisent le sentiment d'exister.
Les lampions étaient colorés et comme mes yeux
n'étaient plus embués de larmes je les ai
trouvés encore plus lumineux.
La musique était entraînante et comme j'avais
sorti la tête hors de l'eau, je me suis mise, du bout du
pied, à en battre la mesure.
Je me suis alors aperçue qu'il y avait des années
que je ne m'étais pas amusée, que je n'avais
prisé cet indéfinissable parfum de
simplicité, celle des rires spontanés qu'on
échange sans faux-semblant, celle des sourires de connivence
qui vous révèlent en
un quart de seconde plus que toutes les explications
alambiquées que se servent les couples sans joie.
Rire c'est la plus belle excuse d'être ensemble, c'est
l'autorisation d'enfreindre ce qui ne devait durer qu'une chanson, ce
qui ne devait dépasser l'instant minuté d'une
rencontre en marge de la vie de chacun.
Alors quand le silence se fait et qu'on demeure
hébété d'avoir bu plus que de raison,
d'avoir pris goût à ce qui demeure interdit, quand
on devine que danser plus encore, va ouvrir la terre sous vos pieds,
quand de légère et fugitive la valse risque de
devenir tourbillonnante et passionnée, il faut alors
affronter le chemin parcouru, tous ces pas
entremêlés qui convergent vers le centre de la
piste, là où la lumière est plus dense
et les regards plus pesants.
A moi il me semblait qu'y tendre à ce centre
était une imposture alors en me gardant bien de le regarder,
sans vouloir ne rien demander à personne, j'ai
commencé par emprunter la seule issue que je croyais
possible, à savoir le chemin de la sortie.
Il semblerait pourtant qu'en voulant m'éclipser
discrètement j'ai singulièrement
oublié de demander à l'autre comment
lui-même entendait finir la soirée.
Il paraît désormais que derrière les
rires qu'on partage, les sourires de connivence qu'on
échange et le butin malicieux et sucré qu'on
réunit à deux, se cacherait une poterne.
Une petite porte qui ne serait visible que lorsque
s'éteignent les lampions et s'arrêtent les flon-flons.
Un battant que seuls peuvent franchir ceux qui, se tenant par la main,
en ont mesuré le poids et
sont parfaitement conscients de leur choix. Nul ne sait si cette petite
croisée là s'ouvrira devant moi mais le fait de
savoir qu'elle existe me convainc que je ne vais pas faire semblant de
l'ignorer et que plutôt que de lui tourner le dos, je vais
d'abord soupeser l'idée de la pousser : on ne fuit pas la
vie quand celle-ci vous sourit, pas plus qu'on ne contourne les projets
qui vous mettent des étoiles dans les yeux...
J'ai trop biffé de mots, trop déchiré
de feuillets, trop
tu en son temps ce qui me sortait par tous les pores de la
peau au prétexte de ne pas gâcher ce qui
était déjà mort-né. Alors
les mots qu'on écrit dans la nuit et qu'on fait
disparaître le matin venu, même s'ils ne sont plus
nécessairement pertinents le soir suivant, qu'ils
soient prémonitoires ou qu'ils deviennent furtifs et caducs,
je ne les renie plus. J'ai
attrapé la soif d'écrire comme j'avais celle de
fumer. Sauf que la clope que l'on calcine entre ses doigts
jaunis ne réclame pas de temps, elle n'exige pas de vous
d'addition dans l'instant, ce n'est qu'après qu'elle vous
vole votre vie. Les mots, si eux vous préservent, ils sont
plus gourmands du présent. Plus essentiels aussi. Alors
quand la vie vous prend, on oublie de faire appel à eux, pas
par infidélité mais parce qu'ils souffrent mal de
l'indolence. Et puis les mots ne se laissent pas niveler sans regimber.
Alors puisque l'on est tant lu que l'on a désormais des
cachotteries, les mots se sauvent si l'on ne prend pas suffisamment de
temps pour les polir, les faire reluire et les disposer de
façon à finalement voiler l'essentiel.
Mais les mots me manquent par trop. Et puis taire ce qui vous consume
c'est un peu les trahir, alors on est pas tout à fait
fière et s'il on sait bien que sa vie est ailleurs et
qu'elle n'a pas à être
déroulée ici pour être
dégustée, il n'en demeure pas moins que quand vos
tripes se serrent et que vous arrivez devant la croisée des
chemins, on aime aussi retrouver la quiétude des mots tout
chauds qui vous font mettre le doigt sur ce qui fait vibrer votre vie.
Je ne sais pas ce qui m'attend maintenant. Si les vies se ruinent dans
un claquement de doigt, elles recèlent aussi des joies que
je ne croyais plus devoir connaître. Alors nolens volens je sais
bien que les mots sont la seule chose qu'il me reste pour me donner
l'illusion que ma propre vie m'appartient.
D'aussi loin que je me souvienne j'ai toujours entretenu l'illusion de
maîtriser ma vie mais dans le même temps de faire
les choix importants qui pouvaient présider à
celle-ci sans la moindre parcelle de réflexion ! Les choses
s'imposent à moi. Et cela me semble d'une telle
évidence que je ne parviens pas même à
trouver les mots pour décrire ce curieux
mécanisme où l'idée et son adoption
vous viennent si intimement mélées que vous ne
savez plus si elles vous prennent de front ou si elles se
succèdent.
Deux sentiments qui en ce qui me concerne ne sont en rien
contradictoire : maîtriser n'a jamais signifier calculer,
diriger ou dominer ; maîtriser c'est simplement
être capable de foncer quand la vie vous sourit et faire face
sans perdre pied quand elle vous oppresse.
D'aussi loin que je me souvienne, on m'a toujours vanté les
mérites du cartésianisme.
Et d'aussi loin que je me souvienne j'ai toujours eu une attirance
immodérée pour tout ce qui pouvait ressembler
à un raisonnement logique, qu'il s'agisse de
mathématique, de chimie, de droit ou de jeux d'esprit.
Pourtant sincèrement dans ma vie à moi, celle qui
me tient chaud depuis presque 40 ans, je n'ai pas l'impression que cela
m'ait servi à quoi que soit ! Les connaissances que j'ai
acquises évidemment que j'en use mais de leurs recettes, que nenni !
Non, je crois moi que la seule chose qui m'a vraiment guidée
dans ma vie ce n'est pas la méthode, la réflexion
et les raisonnements : ce sont mes tripes. Ce sont mes
émotions et mes sentiments, ces espèces de vagues
impressions qui, à l'échelle des valeurs
où l'on vous apprend à vous repérer,
tout seul sans papa et maman, n'ont pourtant pas grand
crédit.
Qu'on se le dise : la colère est mauvaise
conseillère !
Mais si ma colère à moi c'était ma
panoplie de survie ? Si c'était elle qui m'avait permis de
tenir, elle qui m'avait permis de me défaire de ceux qui
étaient alors pour moi une menace ? La colère ce
n'est pas quelques mots plus hauts que les autres, la colère
c'est une force que l'on abrite presque malgré soi. Et le
simple fait de savoir qu'elle est là contre moi, sage et
taiseuse au quotidien mais prête à surgir,
féroce et impérieuse quand je suis en danger, est
sans doute la meilleure explication au fait que je connaisse si peu la
peur.
Elle n'a pas besoin de montrer les dents, elle n'a pas même
besoin de sortir le bout de son nez, simplement elle existe et elle
constitue ma meilleure conseillère. Elle me
protège d'autrui et a su me montrer encore il y a peu
combien elle était précieuse cette rage qu'on
oppose inexorablement à ceux qui n'ont pas suffisamment de
forces vives et qui viennent manger celles des autres pour gagner le
sentiment d'exister.
Mais le plus surprenant est qu'elle me protège de
moi-même aussi. Elle a su m'obscurcir la vue tant et si bien
qu'à certains moments de ma vie elle en a masqué
la ruine.
Elle m'épuise parfois et me jette dans un sommeil si profond
qu'il constitue la plus belle des fuites.
Elle se rappelle à moi quand j'oublie ce que je suis, elle
est mon garde-fou et aussi ma mémoire.
Je sais que sur moi elle veille et pour moi cela n'est pas rien... Ma
colère et ma soeur, sont les deux seuls éléments de qui je
tolère une chose pareille.
Fatigue et crobes. J'oscille entre le DVD qui m'abrutira du
fond de mon
lit et la plume qu'on trempe dans les souvenirs trop brillants, ceux
qui vous interrogent sur ce qu'on l'est en train de foutre de sa vie ;
ceux qui vous rappellent qu'un jour on tenait le bonheur entre ses
doigts et qu'on en doutait pas.
Fatigue et crobes, d'humeur mi-maussade,
mi-déterminée, de celle qui vous font faire le
ménage dans votre vie.
Entre fatigue et crobes, on se rassure comme on peut d'avoir su
écarter certain vénéneux,
piètre victoire quand on connaît le
degré de leur toxicité, par nature incompatible
avec toute forme de vie humaine.
Entre fatigue et crobes, on a beau avoir perdu ses proches, on a pas
encore oublié leur fierté et leur amour. Alors on
s'appuie encore un peu sur eux pour se réchauffer et aussi
se consolider. Ce n'est pas parce que je navigue à vue que
je dois oublier la confiance qu'ils avaient en moi. C'est ma rampe
à moi. Mon bastingage, mon droit-fil.
Entre fatigue et crobes je sais pourtant bien que jamais je ne me
satisferai d'être simplement là, à
regarder passer ma vie comme une mauvaise dramatique qui fait chialer
la télé. Entre fatigue et crobes, je la regrette
pourtant ma vie d'avant, celle où c'était simple
d'aimer, où la vie était si droite que j'y
avançais sans me poser de questions. Bien sûr que
je ne suis
pas foutue de faire autrement que de continuer à avancer et
que ce n'est pas
maintenant que je vais cesser de croquer la vie à pleines
dents mais putain, cela n'empêche pas de se demander si l'on
est sur la bonne route...
On a beau se jurer du contraire, se savoir lu, change la
façon dont on traite ses sujets. La routine de
l'écriture, celle qu'on pratique depuis longtemps adoucit
quelque peu ce penchant mais il n'en demeure qu'en certaines
circonstances on a la pénible impression d'être
entre le marteau et l'enclume.
J'ai parfois tant mordillé ma plume que je l'en ai maltraitée,
tellement torturé mes mots que je les ai mutilés.
Jusqu'où peut-on aller dans sa soif de franchise, dans son
souci d'exactitude ? Que peut-on dire, que doit-on taire quand le
quotidien qu'on honnit parfois, se partage ? C'est bien joli de n'en
garder que les joies mais quelles valeurs ont-elles quand on les ampute
non seulement de leur doute mais également de leur laideur ?
J'ai sans doute préservé l'essentiel, celle de
n'avoir rien dévoilé de ce qui n'appartenait pas
qu'à moi seule. J'ai tu les doutes puis les certitudes et
bientôt les dégoûts. La
rançon en est aujourd'hui une joyeuse amertume, non pas
celle qui vous fait regretter les billets mesquins et vengeurs mais
celle qui vous a ouvert les yeux sur ce que l'on ne veut se voir
imposer à aucun prix et surtout pas celui de la
liberté d'être soi. Puis, en
définitive, on s'aperçoit qu'il suffit de peser
la souffrance ressentie à façonner ses silences
pour tenir en ses mains un précieux baromètre de
ce que l'on ne peut tolérer faire de sa vie. Écrire,
ce n'est pas seulement se donner à lire, c'est aussi
déterminer l'épicentre de ses aspirations et de
ses renoncements. Et la censure ouvre parfois les yeux... jusqu'au jour
où enfin on les jette en pâture ces mots
ravalés avant de se réjouir de s'en
défaire ainsi à tout jamais.
Il est des images de film qui des années plus tard vous
sautent au visage, soudain criants de vérité. Il
est une scène d'un vieux film culte à laquelle je
pense souvent parce qu'elle résume parfaitement des
sentiments confus, des mécanismes complexes auxquels on
fait appel quand le bonheur n'a plus d'importance, quand on ne
voit même plus le soleil briller, quand la vie devient survie
et que sans cesse on se répète qu'il faut juste
tenir, juste tenir, juste tenir.
Il est un film que j'ai vu de nombreuses fois et un livre que j'ai lu
plus encore. Sans doute parce que c'était le
préféré de mon père et
qu'il n'avait pas peur de le clamer quand les esprits chagrins (et
incultes) y voyaient un ouvrage de midinette. Je ne savais
alors certes pas ce que ma vie deviendrait. Et pour être
honnête j'ai le sentiment que si je l'avais su je n'aurais
pas deviné comment moi j'aurais fait pour juste tenir, juste
tenir, juste tenir.
Parce que ceux qui vous disent que le jour où il leur
arrivera ceci ou cela, eux seront comme ceci ou comme cela sont
peut-être de bonne foi mais ils restent des bonimenteurs. On
ne sait jamais comment on encaisse les saloperies de la vie ni
même la recette pour juste tenir, juste tenir, juste tenir.
J'adorais le personnage de Scarlett O'Hara parce qu'elle
était peut-être belle mais qu'elle
était en même temps formidablement antipathique.
Son anticonformisme m'emballait tout autant que son
matérialisme me rebutait. Roublarde,
égoïste et bornée, je pensais que jamais
je n'aurais mené ma vie comme elle, et je dois dire que par
certain côté je la trouvais diablement primaire.
Sauf que maintenant il est une scène qui me revient souvent,
qui me saute au visage, parce qu'elle me paraît soudain
criante de vérité.
Le plus difficile c'est moins d'avoir mal — parce que le mal
rien ne vous l'enlève — que d'avoir peur du
lendemain, du moment qui vient.
C'est la sourde peur qui vous ronge, celle de ne pas savoir faire face,
la peur qui vous dicte qu'il ne faut que juste tenir juste tenir juste
tenir.
Ne pas chercher plus loin, sous aucun prétexte, se contenter
de faire les choses à la queue leu leu, se persuader de
juste tenir, juste tenir, juste tenir.
Et puis surtout c'est la rage qui vous prend quand tout
s'écroule et qu'il faut juste tenir, juste tenir, juste tenir.
La rage qui vous dévore et qui vous fait serrer les dents,
les poings et les paupières mais qui vous dicte qu'il ne
faut pas penser, qu'il ne faut surtout pas s'arrêter, qu'il
ne faut pas réfléchir et encore moins se
souvenir. Il faut bouger, sans cesse agir pour juste tenir,
juste tenir, juste tenir.
La colère m'a tenu compagnie pendant deux ans, elle m'a
tordu les tripes et fait mordre les lèvres, J'ai tenu comme
j'ai pu et je sais que c'est en grande partie grâce
à elle. Je sais aussi combien de dégâts
collatéraux il y a eu, la rage ne se partage pas, elle vous
consume et vous isole. Je n'en suis pas spécialement
fière mais je sais que j'ai réussi à
juste tenir, juste tenir, juste tenir. Pas forcément
très bien mais le plus dur est passé et c'est
déjà énorme. Simplement quand parfois
le soir j'appuie sur les pédales de mon vélo
comme si de mon ardeur ma vie dépendait, je mesure combien
elle ne m'a pas tout à fait quitté. Alors parfois
je me souviens de Scarlett O'Hara en rage qui lève un poing
vers le ciel et qui répète volontiers que "demain
est un autre jour". Désormais je ne me dis plus qu'il faut
juste tenir juste tenir juste tenir mais souvent je lève
encore le poing au ciel et il n'est pas rare que je serre les dents en
me disant que "demain est un autre jour".
Il suffit de savoir que je n'ai pas été capable
d'en écouter durant presque deux ans pour mesurer
l'ambiguïté de ma relation avec elle.
Je n'ai pourtant jamais été ni une
forcenée, ni une éclairée.
Après avoir rangé, presque sans regret,
dès ma première année d'exercice
professionnel, l'instrument que je pratiquais, je n'ai
collectionné ni les disques, ni les nouveautés,
pas même les tendances !
Je ne fais preuve d'aucune curiosité et affiche quasiment
les même goûts qu'au jour de mes 17 ans : musique
baroque indéfectiblement à laquelle je ne
déroge — rarement — que pour des vieux
standards de la chanson à peu près
française. Et je n'ai même pas la
prétention de reconnaître dès les
premières mesures telle ou telle oeuvre maîtresse,
au jeu de la reconnaissance vocale, je suis souvent très
piètre !
Sauf que, quand au milieu d'une rame de TGV bondé, entre un
bébé qui pleure et la paire de ski qui
s'entrechoque, mes écouteurs me dispensent cet
air-là, j'en ai les yeux qui s'embuent et les tripes qui se
serrent.
Henry Purcell — King Arthur — Acte III, Scène 2 —
Maurice Bevan, baryton — Deller Consorts / The king's Musick,
direction Alfred Deller (enregistrement 1978).
Il arrive même que je perçoive
l'inquiétude de mes voisins qui, l'oeil
attiré par mon regard hagard, ma soudaine
immobilité et mes mains qui se crispent en mesure, craignent
parfois pour le repos de leur trajet, me jaugeant comme si
j'étais un rien secouée du ciboulot !
Ce qu'ils ne savent pas c'est que moi j'ai l'impression
d'être, sans qu'ils ne me voient, soudainement nue devant
eux, sentiment assez semblable à celui que l'on ressent
parfois lorsque se font entendre parfaitement inopinément
des émois qui ne concernent personne d'autre que
vous-même. Émotions fugitives et intimes qui ne se
partagent, pas plus qu'elles ne se dévoilent et
où croiser un regard vous ferait presque rougir ou pour le
moins considérer la distance qui vous sépare du
reste du monde...
Choper au loin le chant d'un merle et croire un instant que
l'on est enfoui là-bas au fond de son lit
de campagne.
Se surprendre à aligner des mots, à les ranger,
les égrener, les réciter et se
résoudre à les coucher sur le papier pour ne pas
les oublier.
Décrire les banalités des bruits qu'on aime
attraper dans le silence dominical : toussotements attendrissants d'un
enfant chéri, grincements du lit de ma princesse endormie.
A défaut d'une nouvelle quintissection, sentir contre sa
hanche le poids discret d'un Tarquari roulé en boule,
venu chercher son lot de tendresse, d'autant plus gourmand
qu'insatisfait de ma vie de vitesse et d'ordinateur où il
n'y a plus de place pour les ronds de chat contre moi blottis tous deux
dans un lit ou un sofa.
Se surprendre à rêvasser puis à
écrire des choses inavouables qu'on publiera
peut-être ailleurs, dans un endroit où nul me
connaîtra.
Aviser que dans ce weekend bien entamé, il m'en reste
à savourer la moitié et s'imaginer qu'on peut
profiter de cette matinée pour filer au ciné
où ira pour la première fois son petit dernier !
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