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jeudi 16 juin 2005


La vie continue (3)

Un jour que j'allais chercher un délibéré à la Cour, j'ai vu un homme pleurer. Il avait l'âge d'être mon père et avait un fils à peine plus jeune que moi. C'était la sixième fois qu'il m'accompagnait dans un prétoire au Palais.

La première fois, à la fin de ma plaidoirie, la présidente m'avait lancé un misérable « Maître, vous n'y connaissez rien ! » avant de me débouter de la totalité de mes demandes, relaxant le prévenu dans la foulée.

C'était la sixième fois qu'il m'accompagnait. J'étais près de la greffière à solliciter l'arrêt, il était dans la salle. J'ai lu les premiers mots du dispositif et j'ai tout de suite su. La salle de la première chambre est immense, il était bien trop loin pour que je puisse lui parler alors j'ai fait un signe de tête. Et brutalement, je l'ai vu se mettre à pleurer.

Il avait l'âge d'être mon père et j'ai vu ses larmes couler parce que je venais de  hocher la tête. Son fils d'une vingtaine d'année et paraplégique allait pouvoir être indemnisé au bénéfice d'un article du code de la sécurité sociale superbement ignoré.

  


Hier, la famille de la victime était contente. Ils n'ont pas tout compris mais ils ont vu que j'ai plaidé sans rien lâcher, en bouleversant le motif des poursuites initialement retenues par le parquet, en proposant une autre explication et en décortiquant un article superbement ignoré du Code de sécurité sociale...

Quand, à la fin de ma plaidoirie et d'un grand silence, le président m'a demandé si j'avais l'habitude de plaider avec autant de fougue, j'ai répondu, ce qui était vrai que cette affaire me tenait à cœur.

J'aurais pu rajouter que lors que j'avais à peine 30 ans j'ai vu un homme qui avait l'âge de mon père pleurer de joie parce qu'après une interminable bataille, l'avenir de son fil était un peu moins noir grâce à un article du code de la sécurité sociale superbement ignoré.

Si j'avais été honnête, je lui aurais dit aussi que plus jamais je ne laisserai un magistrat me dire que je n'y connais rien...

Et sous le sceau de la confidence, je vous dirais que je crois bien avoir gagné...




lundi 13 juin 2005


Un cri d'Argentine

Certains commentaires valent plus long que des billets :

Celui de Calixto vaut de l'or :

Dans ce lointain pays qu'est l'Argentine, et dans cette encore plus lointaine province de Jujuy, où on explique que "Dieu est partout, mais il reçoit à Buenos Aires", Romina ne POUVAIT PAS dire qu'elle avait été violée : cela serait retombée sur elle. D'ailleurs, on l'a bien vu pendant le procès, où la procureure a expliqué que Romina n'avait pas été violée, car à 18 ans, elle sortait en boîte, se maquillait et portait des mini-jupes : c'est bien donc qu'elle avait des moeurs légères, hein.

Bref, Romina a caché sa grossesse à tout le monde, passant de 48 à 53 kilos sans que personne de sa famille ne s'en rende compte. Elle avait "honte et peur", a-t-elle dit.

"Qui était Romina ? vivait elle seule ? en ville ou dans une campagne isolée ?"

Romina EST (elle n'est pas encore morte) une jeune fille d'un milieu pauvre, qui a passé son enfance et une partie de son adolescence avec des parents violents, qui la battaient, elle et ses soeurs. Jusqu'à ce que sa soeur plus âgée, de 40 ans, l'emmène vivre avec elle et son autre soeur. Là, sa vie a changé. Alors qu'au primaire, elle a redoublé de nombreuses classes, se faisait encore pipi dessus, etc., elle est devenue une élève modèle et n'a plus redoublé aucune classe. Elle était en Terminale lorsqu'elle a été violée. Elle sortait tous les week-end en boîte, ce qui est visiblement une faute gravissime qui la rend méritante du viol qu'elle a subi, selon certains. Elle a été violée par un voisin à la sortie d'une des boîtes de nuit. Voisin qu'elle a ensuite croisé tous les jours et qui se moquait d'elle. Voisin qui explique aujourd'hui qu'il a bien eu une relation avec Romina, mais consentie, et que donc elle aurait dû être condamnée à perpétuité. Voisin qui n'a été arrêté que 8 mois après que Romina a porté plainte contre lui, et uniquement parce qu'une manifestation a été organisée devant les tribunaux pour réclamer son arrestation. Il a été libéré au bout de 23 jours, "faute de preuves". Le juge a refusé de faire un test d'ADN ou une autopsie du cadavre du bébé.



"Dans quelle conditions précisément le bébé a t il été tué ? accident ou volonté délibérée ?"

S'il s'agissait d'un accident, nous n'en serions pas là. Romina a tenté d'avorter dès qu'elle a su qu'elle était enceinte. Un médecin le lui a refusé (je rappelle que l'avortement est illégal en Argentine, sauf en cas de danger pour la santé ou la vie de la femme enceinte, et en cas de viol ou d'agression sexuelle "sur femme idiote ou démente", mais aucun cas de figure n'est jamais appliqué dans les hôpitaux, les directeurs craignant des procès et refusant donc de réaliser les avortements). Elle a donc tenté de le faire seule, en vain. Vers 6 mois et demi de grossesse, elle a pris un tas de laxatifs, pensant qu'avec ça elle pourrait avorter. Quelques jours plus tard, elle a senti des contractions et a cru qu'elle avortait enfin. Seule dans sa salle de bain, elle n'a pas avorté, mais a accouché d'une petite fille en vie. Voyant sur le visage du bébé celui de son violeur, elle l'a mis dans une boîte à chaussures, a fermé la boîte et a donné plusieurs coups de couteau, couteau avec lequel elle venait de couper le cordon ombilical. Lorsque sa soeur l'a découverte dans la salle de bain, elle a emmené Romina et le bébé à l'hôpital. Celui-ci est mort deux jours plus tard et Romina a été arrêtée.

"était elle saine d'esprit ?"

Pas selon la psy qui la suit. Elle considère que Romina a été prise d'une crise psychotique, suite à un stress post-traumatique dû au viol. Selon elle, Romina n'avait, sur le moment, aucune conscience de ce qu'elle faisait. Symboliquement, ce n'est pas le bébé qu'elle tuait, mais son violeur.

Cela dit, Romina se sent très coupable de son geste, elle explique que le jour où elle sortira de prison, la première chose qu'elle fera sera d'aller sur la tombe du bébé. Elle a passé 28 mois (plus de 2 ans !!!) en prison en attente de jugement. Le juge a mis 11 mois avant de la mettre en examen pour homicide.

La justice, en Argentine, cela n'existe pas. Et encore moins à Jujuy. Et encore moins pour une personne pauvre. Et encore moins si c'est une femme.