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mardi 10 août 2004


Le prévenu et l'empathie, quand l'un la possède et l'autre non.

Depuis plus de dix ans que j’assiste, représente, défends des victimes de graves préjudices corporels, je suis arrivée à la conclusion qu’en matière de blessures involontaires résultant d’un accident de la circulation, il n’existe que deux catégories parfaitement distinctes de prévenus. Pas trois ou quatre, non seulement deux. Cette typologie est indépendante du sexe, de l’éducation, des milieux socioprofessionnels.

Vous avez d’une part celui qui considère la victime comme un adversaire, il ne la regarde pas, il se contente de la considérer. Car, en réalité, il est incapable de porter réellement son regard sur la victime. Il est totalement centré sur sa personne, sur sa situation. On a parfois l’impression qu’il lui est insupportable de « voir » la victime, il la nie, ni plus ni moins. Bien entendu dans ces comportement il y a des gradations, vous avez le type borné qui répète dix fois qu’il n’y est pour rien et qui –a fortiori- ne se posera même pas la question de savoir si son comportement a pu, même partiellement, participer à envoyer ad vitam aeternam, cette jeune mère de famille dans un fauteuil roulant.

Et puis, vous avez les ordures patentées, qui viennent accuser le monde entier d’avoir ourdi contre eux un plan machiavélique les accusant d’avoir renversé avec 2 grammes d’alcool par litre de sang un gamin sur un passage clouté, ceux qui vont jusqu’à rouler sur leur victime pour prendre la fuite… oui ! oui ! ça existe... Et qui viennent pleurer au Tribunal pour qu’on ne leur retire pas leur permis (ce qui n’est dorénavant plus possible). Et tout cela sans faillir ni rougir, face à une victime quasi grabataire, venue exceptionnellement dévoiler sa décrépitude devant ses juges…

Et puis vous avez l’autre catégorie, celle qui est atterrée par la gravité des blessures qu’ils ont causés –ou non- ceux qui oublient les questions de responsabilité ou de peine et qui sont « avec » la victime. Ceux qui viennent vous voir discrètement avant l’audience, « vous savez Maître, je suis vraiment désolé, je souhaite que votre cliente elle soit le mieux indemnisée possible, la Compagnie dira ce qu’elle veut, mais moi je ne veux pas discuter… » Ils ont parfois un enfant, un père, une grand-mère du même âge que leur victime. Parfois non. Ils en oublieraient de se défendre pour tenter d’apaiser les peines et les souffrances de ces corps abîmés à jamais.

Il y a un certain nombre d’années, j’ai passé une après-midi au Tribunal correctionnel de Saint Nazaire (en raison d’un confrère qui avait fait retenir l’affaire sans me prévenir). Je regardais défiler les affaires, un chapelet d’alcoolémie délictueuse et dangereuse… les explications les plus farfelues fleurissaient dans le prétoire, toute aussi mauvaises et pleutres, toutes faites de mensonges éhontés et de piètres serments d’ivrognes.

Je me souviendrais toujours d’un jeune homme sans avocat, qui en réponse à la question rabâchée « qu’avez-vous à dire pour votre défense ? » a répondu : « Rien du tout, je suis désolé, je n’aurais pas du boire autant, je n’en avais pas conscience, je n’imaginais pas que j’aurais pu blesser quelqu’un, je la prie de m’en excuser… ». Il bredouillait misérablement des excuses parfaitement sincères. La Présidente, qui rendait ses délibérés sur le siège, lui a alors fait connaître sa décision : « puisque vous n’avez rien à dire pour votre défense, je suis les réquisitions du Procureur ! » ce qu’elle prononce illico.

Je dois ajouter que s’agissant des ivrognes hâbleurs et baratineurs qui ont défilé précédemment, jamais elle n’avait suivi les réquisitions du Ministère public et réduisait systématiquement d’environ un tiers les peines dont l’application était sollicitée.

Ce jeune homme, il faisait partie de la seconde espèce, et j’ai vraiment eu la sensation que la présidente en question, sans le savoir, faisait partie de la première catégorie, la catégorie de ceux qui ne savent pas faire preuve d’empathie…




dimanche 8 août 2004


Inepte peine

Non décidément, la somme de tous mes cours de droit, de tous les chagrins des victimes que j’ai défendues, les insupportables douleurs que j’ai approchées durant toutes mes années d’exercice professionnel, ne me permettent pas de comprendre quelle est l’utilité d’exécuter un vieil homme mourant.

C’est la peine absurde et aveugle, la peine inhumaine, celle qui démontre par là même que, dans son principe, elle est inique et méprisable.

Cette comédie n’a pas même servi à apaiser la victime qui a déclaré : "Je voudrais voir revenir la chaise électrique ou le peloton d'exécution ; il a semblé s'assoupir, calmement. J'aurais tant aimé le voir souffrir encore un peu plus."

Franchement, c’est à vomir…




vendredi 6 août 2004


Emois taurins

Furieux taureau

Vous croyez que je ne vous vois pas en train de ronfler, huum???

Oui, oui ! Vous, derrière votre écran ! Vous croyez que je ne vous sais pas en train de passer mollement d'un blogue à l'autre à la recherche d'un soupçon de vie, d'un souffle d'activité ?

Je devine votre ennui, votre lassitude à passer d'un carnet à un autre pour y glaner quelques improbables particules d'énergie... Quelle idée aussi de chercher la vie derrière son "dinateur" au mois d'août !

Mais, moi ce soir, il se trouve que mes moufflets m'ont épuisée, alors ne comptez pas sur moi pour vous innonder d'une prose aussi enlevée que profonde : à cette heure, vous ne tirerez de ma personne que des disgracieux et irrépressibles ronflements

Heureusement ! Il me reste sous la main quelques petits arrêts de derrière les fagots !

Ce soir, ouvrez les mirettes, voici un joyau de la rédaction judiciaire, appréciez la langue, appréciez les faits, et si le coeur vous en dit, vous pourrez toujours me donner votre avis, sur la morale de l'histoire... car la justice des hommes appliquée aux bêtes, est toujours édifiante...

"Si, à l'arrivée de trois génisses dans un pré, le taureau appartenant à un éleveur qui se trouvait dans la pâture voisine les suivit le long de la clôture, il est hasardeux d'en conclure que l'une d'elles était en chaleur. Il n'y eut pas sans doute simple accompagnement galant mais expression d'une attirance sexuelle n'impliquant pas nécessairement un état de chaleur et il est difficile de retenir une manoeuvre spéculative de la part du propriétaire de la génisse en raison des risques sérieux pour ses propres animaux, sans commune mesure avec une prestation de service gratuite par un reproducteur de qualité.

La Cour (malgré le mot d'Aristote : «l'homme est un animal raisonnable+) est peu éclairée, singulièrement par les parties, sur la psycho-sexualité des bovins, notamment sur les éventuels émois et frémissements avant passage à l'acte, sur les manifestations extérieures d'un état de chaleur générateur d'un élan irrésistible. Une faute à la charge du propriétaire des génisses au sens de l'art. 1382 C. civ., implique que l'acte procréateur et fatal du géniteur qui s'est gravement blessé au membre postérieur droit en s'emmêlant dans la clôture, ait eu pour cause directe l'état de chaleur provocateur de la génisse plutôt que la fougue du taureau aux pulsions exacerbées par la simple vue de trois représentantes de la gent femelle, même sans état incitateur particulier. Le fait que le vétérinaire appelé sur les lieux ait vu dans la pâture la génisse «cavaler+ le taureau, alors en fâcheuse posture dans les fils de fer barbelés et donnant une peu glorieuse image du sexe dit fort, ne permet pas de conclure à un état de chaleur préalable à l'assaut initial et aux blessures, alors qu'on ignore le moment exact de cet assaut et même s'il eut lieu le jour ou dans la pénombre complice et romantique de la nuit.

La preuve d'une faute n'est donc pas suffisamment établie à l'encontre du propriétaire de la génisse. Il y a lieu de réformer la décision entreprise et de débouter le propriétaire du taureau de sa demande de dommages-intérêts. La génise ayant bénéficié d'une saillie fécondante gratuite, il y a là une compensation de fait aux dépenses prévues à l'art. 700 nouv. C. pr. civ."

C. app., Dijon (2e Ch. 2e sect.), 31 mai 1985 RGP 3093