Elle l'aimait son école. Une construite à la va
vite au milieu de vilaines tours de banlieue. C'était la
grande époque des classes qui débordait de
mômes. Des années 70 jusqu'à ses palmes
académiques, elle n'en a jamais changé. Elle en
était elle la directrice. Elle parlait haut et fort. Dans
cette banlieue difficile, il n'était pas question que
quiconque puisse s'imaginer qu'on puisse lui marcher sur les pieds. Sa
voix claire et sa taille n'étaient pas
étrangères à sa
longévité.
Il y a eu des enfants battus. Il y a eu des enfants oubliés
à la sortie de l'école et qu'elle refusait de
laisser au commissariat. Alors, tous ces sermons qu'on lui avait servis
sur sa responsabilité, sur le fait qu'elle ne pouvait pas
les garder avec elle, elle les balayait d'un revers de manche. Et ils
dormaient à la maison. Elle pensait avec raison que
c'était déjà assez terrible pour
un enfant d'être oublié par ses parents et qu'il
était mieux chez elle qu'avec de parfaits inconnus et qu'il
n'était pas né le jour où elle
laisserait un enfant "à la police" !
Il y avait des enfants qui ne mangeait pas tous les jours à
leur faim.
Il y en avait qui n'avaient pas de vêtements assez chauds.
Et...
Et...
Et elle les appelait ses petits cocos, ou ses petites cocottes, c'est
selon.
Et je peux vous dire qu'elle les aimait, en dépit de sa voix
qui sonnait haut et fort et de sa taille qui en imposait.
Des fêtes de l'école j'en ai fait des
quantités industrielles...
Je me souviens même d'une où j'étais
à la faculté !
Et je l'ai rejointe là-bas, au bas de l'estrade
où ses petits dansaient...
Parce que la fête de l'école c'était la
fête de l'école. Et ce n'était pas rien
pour tous ces marmots. les marmots qui étaient maintenant
les enfants de ceux qu'elles avaient cocotés dans ses
premières années.
Alors ce matin, lorsqu'à la fête de
l'école de Tarquinou où j'apportais
benoîtement un gâteau clown (le dessert
préféré de mon brigand) on m'a remis
en échange un bon pour une part gratuite de gâteau
(mais non pour une boisson) j'ai demandé des explications.
Et j'ai appris que tout était vendu.
Et que non tous les enfants de l'école n'avaient droit,
- ni à une part gratuite de gâteau,
- ni à une boisson.
Cela dépendait uniquement de ce que leur parent avait
apporté.
Et tant pis pour eux si parmi eux il y en avait dont les parents
étaient impécunieux !
Nous sommes dans le 9-3.
Il y a des familles en grande précarité.
D'autres, dont je suis, qui ne le sont pas.
Et on VA VENDRE DE QUOI MANGER ET BOIRE AUX ENFANTS DE
L'ÉCOLE ?
Que l'on vende ce que les parents ont gracieusement
préparés me dérange
déjà en soi mais je veux bien y voir l'ardente
nécessité de réunir quelques argents.
En revanche, qu'avant d'en faire commerce, on ne remette pas
d'autorité un bon pour une boisson et une part de gratuite
à chaque enfant de l'école, cela m'a foutu dans
une belle rogne !
J'ai pris mon marmot sous le bras je suis partie... en ne manquant pas
de rendre mon bon gratuit avec l'injonction de le remettre de ma part
à un enfant qui aurait faim... Une fois n'est pas coutume,
ma mère qui d'ordinaire maudissait le caractère
entier de ses rejetons, aurait tonné de sa voix haute et
claire, aurait tonné de toute sa hauteur, aurait
tonné contre ce mépris affiché pour
tous ceux qu'elle appelait, ses petits cocos, ou ses petits cocottes
c'est selon.
Et moi je sais bien que c'était ceux-là ses
préférés...
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