dimanche 26 février 2006
Une décennie plus tard.
Un café au lait sans lequel mes soirées sont trop
mornes. On a les douceurs qu'on peut.
Le tabac me fait bien depuis deux jours un époustouflant
numéro de séduction mais je n'ai pas plus envie
d'une satisfaction sans lendemain que de me préparer
à une nouvelle rupture. Douces tiges empoisonnées
plus vous me charmez, plus je mesure votre danger...
Un enfant malade dont je me réjouirais presque puisqu'il
constitue un judicieux prétexte pour déroger
à la froideur de mon lit : ce soir ma fiévreuse
Tarquinette dormira avec moi. Tempétueuse qu'elle sera, je
côtoierai terreurs nocturnes et bourrades sans parvenir
à cesser de m'en féliciter. C'est donc que le
moral est bas.
Alors je me me persuade que demain sera différent.
Mais c'est surtout d'hier dont je dois m'efforcer de
détourner le regard. Ce n'est pourtant pas facile d'ignorer
la décennie qui vient de s'écouler quand on
fête les 10 ans de son aîné. De ma vie
d'alors il ne reste quasiment rien. Souvent j'y jette un regard ahuri,
comme si ce n'était pas la mienne, comme si elle
était tellement loin qu'elle était hors
d'atteinte.
Je pourrais faire la morbide chronologie de sa disparation. Le premier
jeudi c'était mon mari. Le samedi suivant mes beaux-parents
vociféraient comme des bêtes dans un appartement
où nuls cris hormis des vagissements n'avaient jamais
retentis. Je comprenais leur chagrin. Je comprends la colère
mais pas la haine et la méchanceté et encore
moins la fausseté de tenter de m'extorquer la promesse
enrobée d'excuses auxquelles nul ne croyait de taire leurs
insultes. Je n'aurais jamais dû prendre le parti d'oublier.
On n'oublie pas qu'un jour on a dû invoquer le souvenir de
son père pour ne pas se lancer dans le vide. Ils l'ont
payé au prix fort et je n'en ai aucun regret,
c'était le prix de ma survie. La suite s'est
délitée avec la même
régularité. Au troisième jeudi, maman
est parti ; alors ma famille a su me montrer avec brio que nul
n'était à l'abri de ces prestations aussi nulles
que dramatiques. D'elle, il ne reste que ma zomozygote, le reste s'est
perdu dans les cimetières et dans quelques bassesses bien
senties qui, même regrettées par ceux
qui les ont prononcés m'ont appris à ne compter
que sur moi-même. Qu'il est difficile de croire à
la fraternité quand le seul geste dont est capable votre
frère n'est pas d'être à l'enterrement
de votre époux mais de vous envoyer une lettre
recommandée pour préserver ses
intérêts. Qu'il est douloureux de
s'entendre dire devant le cercueil de sa mère que de votre
douleur on en a rien à foutre. Instants
surréalistes de bêtise et de drame où
l'on s'aperçoit que votre histoire d'être
concomitamment veuve et orpheline, en plus de vos trois mômes
à charge, suscite la jalousie en ce qu'elle estompe le
chagrin de ceux qui n'en ont perdu qu'un des deux. Enfin c'est ce que
j'en ai compris du fond de l'endroit où j'étais,
à moins qu'il ne s'agissait que de fuir la charge que je
représentais pour eux. Peu importe, cela a eu le
mérite de ne pas entretenir de mensonge. J'ai vu les murs de
ma vie qui tombaient l'un après l'autre et ceux sur qui je
pensais pouvoir compter se dresser comme des concurrents : qui veut sa
part de succession, qui veut son quota de reconnaissance post-mortem.
Moi je me foutais des deux et c'était tant mieux parce que
je n'étais pas état de lutter, seulement de me
terrer. Je n'ai pas crié, je n'ai même pas
protesté, je suis juste devenue plus solitaire que jamais.
Je m'aperçois aujourd'hui j'aurais pu faire autrement. Il
m'aurait suffit de pleurer haut et fort et d'en appeler bruyamment
à la pitié, à la fraternité
et à la charité. Je leur aurais donné
un beau prétexte pour vaincre leur gêne, effacer
leurs remords. Mais la vie ne m'a pas armée ainsi. Sans
aucun autre dessein que celui de parvenir à survivre,
j'étais bien incapable de faire semblant d'avoir besoin
d'eux. Alors c'est loin d'eux que j'ai réuni les bouts
épars qui constituaient ma vie d'alors. Pas assez haineuse
pour être misanthrope mais trop
échaudée pour compter sur personne d'autre que
moi-même. Jamais je n'ai cédé. Jamais
je n'ai appelé à l'aide, jamais je n'ai
demandé du secours ou même une simple
écoute. J'ai quasiment enterré le
téléphone et mes amis me voient fort peu. Je ne
crois pas m'être souvent plainte. J'ai pas dit à
grand monde combien c'est difficile parfois d'être seule avec
trois enfants, combien on a peur de ne pas être à
la hauteur, de se laisser dépasser, de ne plus rien
contrôler ; j'aurais eu bien trop peur que l'on prenne cela
pour une demande d'entraide ou que l'on s'apitoie sur moi. Je sais bien
que parfois la corde est trop tendue, que les angoisses
m'étreignent et que quand j'envisage mon avenir le sommeil
me fuit mais de cela, je ne me souviens pas en avoir parler
à quiconque. Je ne me méfie pas des gens. Je ne
suis pas spécialement suspicieuse. Je ne peux pas dire que
je ne fais pas confiance. J'ai simplement appris à survivre
sans offrir de prises, en craignant que s'instaure la moindre
dépendance. Je n'ai fait peser sur quiconque la
misère de ma vie. Et nul ne pourra me navrer comme ceux en
qui je croyais l'ont déjà fait. Je donne le
change en presque toutes circonstances et je ne pense pas qu'il vienne
à l'esprit de qui ce soit de me plaindre.
Dix années ont fait plus que me dessiller. J'ai appris la
douleur, la peur, le désenchantement, et la force aussi.
Celle de n'avoir besoin de personne et de continuer à vivre
malgré mes cercueils, celles de redécouvrir le
monde sans les yeux de celui que j'aimais. Ma vie ne ressemble plus en
rien à celle qui était la mienne une
décennie avant. Et parfois le soir quand j'ai le moral en
berne et que je mesure le temps passé je sais bien que le
plus insupportable est de n'être plus aimée. Alors
je prends un café au lait, je me félicite d'avoir
un enfant malade et je vais câliner ceux que j'aime.
Par Veuve Tarquine
dimanche 26 février 2006 à 21:52
Chagrine Tarquine
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