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vendredi 27 janvier 2006


De la proximité et de son absence

D'aussi loin que je me souvienne je me suis sentie toujours loin de mes congénères. Pas très loin, pas mieux, ni moins bien. Juste un peu ailleurs. Si le décalage n'était pas très grand, il a toujours été constant. Petite c'était celui d'être deux et, fortes de nos convictions, de tenir tête aux adultes. A 15 ans, je désespérais d'être comme toute les filles de ma classe qui semblaient donner un sens à leur existence en s'abîmant dans la contemplation de tel ou tel joueur de tennis avant de brailler l'air inspiré sur de la mauvaise musique synthétique. J'ai bien fait un peu semblant d'être comme elles mais trop prompte à m'encolérer de vermillon avant de descendre en flammes l'abruti qui s'imaginait pouvoir faire un exposé sur Homère sans en avoir lu la moitié d'un vers, je n'ai jamais abusé personne bien longtemps... Je dois reconnaître que l'université et ma vertigineuse rencontre avec le droit m'ont procurée quelques accalmies, comme si par le truchement de cette matière j'avais enfin découvert que ceux qui m'entouraient n'étaient finalement pas si différents de moi. Mais comme on ne refait pas, j'ai petit à petit repris mon habit de loup solitaire. Je soupçonne que l'inconsistance et l'insipidité chronique des relations amoureuses avec les garçons de mon âge n'étaient sans doute pas étrangères à ce sentiment d'être différente, parfaitement incapable que j'étais de me satisfaire de ces joies médiocres.
Et puis, là où je ne l'attendais pas Tarquin est entré dans ma vie.  Ce fût ensuite une autre histoire. Une histoire d'amour, une vraie. Loin des clichés, des idées reçues et des formules tout faites. Si je ne me suis jamais départie d'un certain sentiment d'étrangeté envers autrui, je n'en ai plus jamais souffert. Entre mon formidable bonhomme et mes trois marmots, le monde aurait pu tourner à l'envers que je ne l'aurais peut-être pas senti.  Sauf que c'est mon monde à moi qui s'est mis à tourner à l'envers, et que j'ai découvert alors ce que signifiait la douleur.

J'ai trop pansé mes plaies en solitaire pour ignorer que ce qui était vrai à 7 ans l'est encore trente et quelques années après. Cela je le sais, je le sens au plus profond de moi. Pourtant entre 7 ans et trente et quelques années plus tard, la différence est démesurée, insondable. C'est celle de n'avoir plus personne dont je me sais indéfectiblement proche. Ceux qui me savaient, qui comprenaient, qui m'acceptaient ainsi. Ceux qui se tenaient loin des jugements et des leçons de maintien, ils sont partis, tous morts et enterrés. Je n'ai pas l'impression d'avoir beaucoup changé mais ce gouffre là, putain qu'il est profond.




mardi 10 janvier 2006


Soirée en solitaire

Monument au mort axonais : 1917 - Nos morts sont vivant

Le nez dans le guidon, ce n'est qu'à huit heures que je l'ai levé du dossier dans lequel j'étais plongé, avertie par un léger gargouillis stomacal de l'heure déjà nocturne bien que vespérale.
Pas de cris, pas de stylos à récupérer des mains du petit dernier, pas de perles qui crissent sous le papier, pas de télé, pas d'ordi. Rien. Le silence.

Un coup de fil plus tard me voilà effondrée au prétexte que ma tranquillité est assurée pour la soirée : erreur de compréhension ou inattention de ma part : ce soir, les Tarquinets se font dorloter par Tata.
Et me voilà comme une âme en peine, hésitant même un instant à aller les chercher quand je pourrais me féliciter d'avoir la paix et le temps d'un cinoche ou celui de terminer mes recherches ou d'aller musarder dans Paris, l'objectif en goguette.

Mais moi, je voulais finir de leur lire le Petit Prince ce soir ! Et aussi le livre du caca. Et puis je voulais leur faire des câlins et aussi des chatouilles et puis des bisous. Beaucoup de bisous.

Alors j'ai raccroché bêtement mon téléphone complètement décontenancée d'être sans ma marmaille, pas même convaincue qu'épuisée comme je suis aujourd'hui, avoir un soir de relâche, serait-il même imprévu, ne peut m'être que bénéfique.

Il est vrai que j'aurais été peut-être irritable avec ma fatigue en valise — voire exécrable si je pèse le poids de ce bagage. Mais une chose est sûre, j'aurais trouvé l'énergie de ne pas me laisser envahir par cette gluante mélancolie qui m'empoisse depuis deux jours.

Demain matin j'irai au cimetière et, même si je sais combien cela est vain, je lui dirai bonne année.