
Tout a commencé ce matin quand je cherchais un CD
à graver. Il était tellement propret qu'il me
semblait vierge alors je m'en suis emparée. Une fois
avalée par l'ordinateur j'y ai découvert des
fichiers.
Comme si chacun savait ici, les bruits de la
télé, les rires et les pleurs d'enfants se sont
tus. Alors telle une messe dominicale a retenti un air connu, une
musique d'été et de cigale et ont jailli par
milliers des odeurs, des sourires des rires, des bonheurs et des joies.
C'était la compilation qu'il avait
préparée pour l'été 2003,
celui qui nous avait tellement enchantés qu'on disait qu'il
était le plus beau alors que nous ne savions même
pas que c'était le dernier.
J'ai pris ma marmaille sous le bras pour investir d'autres champs de
bataille. Celui des souvenirs est jonché de trappes bien
trop délétères pour que je m'y
aventure.
Paris mon amie, Paris ma belle nous voici ! Je lâche mon
escadron dans le Jardin des Plantes, à la
section Ménagerie.
Évidemment que nous y sommes déjà
allé en sa compagnie même si j'avais fait cru
pouvoir l'oublier. Alors au lieu de regarder ils m'ont
demandé que je leur raconte ce que nous avions vu dans le
temps où ils étaient petits et que papa
étaient là, avec eux.
Parvenus au Pavillon des Reptiles j'ai juste eu le temps
d'empêcher Tarquinette de lancer toutes ses
économies aux poissons rouges de l'entrée. Elle
m'a expliqué qu'elle voulait y jeter toute sa fortune pour
faire un voeux d'importance puisqu'elle voulait que Papa revienne !
Mais moi je sais bien que les voeux, même les plus
précieux, n'en ont rien à faire des coeurs de
petite fille ! Alors je lui ai conseillé de ne jeter
à l'eau que sa plus petite pièce de monnaie parce
que les voeux "ça marche pas" et Papa
c'est seulement dans son coeur qu'il sera.
Enfin, ce soir, encore inspirés par tous ces animaux
salués, ils se sont assis dans le grand lit et je leur ai lu
la chèvre de Monsieur Seguin
:
« - Mais, malheureuse, tu ne sais pas
qu'il y a le loup dans la montagne... Que feras-tu quand il viendra ?...
- Je lui donnerai des coups de cornes, monsieur Seguin.
- Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé des
biques autrement encornées que toi... Tu sais bien, la
pauvre vieille Renaude qui était ici l'an dernier ? une
maîtresse chèvre, forte et méchante
comme un bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la nuit... puis, le
matin, le loup l'a mangée. »
« La chèvre entendit
derrière elle un bruit de feuilles.
Elle se retourna et vit dans l'ombre deux oreilles courtes, toutes
droites, avec deux yeux qui reluisaient...
C'était le loup.
Énorme, immobile, assis sur son train de
derrière, il était là regardant la
petite chèvre blanche et la dégustant par avance.
Comme il savait bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas ;
seulement, quand elle se retourna, il se mit à rire
méchamment.
- Ah ! ha ! la petite chèvre de M. Séguin ! et il
passa sa grosse langue rouge sur ses babines d'amadou.
Blanquette se sentit perdue... Un moment, en se
rappelant l'histoire de la vieille Renaude, qui s'était
battue toute la nuit pour être mangée le matin,
elle se dit qu'il vaudrait peut-être mieux se laisser manger
tout de suite; puis, s'étant ravisée, elle tomba
en garde, la tête basse et la corne en avant, comme une brave
chèvre de M. Séguin qu'elle était...
Non pas qu'elle eût l'espoir de tuer le loup, les
chèvres ne tuent pas le loup, - mais seulement pour voir si
elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude...
Alors le monstre s'avança, et les petites cornes
entrèrent en danse.
Ah ! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix
fois, je ne mens pas, Gringoire, elle força le loup
à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces
trêves d'une minute, la gourmande cueillait en hâte
encore un brin de sa chère herbe ; puis elle retournait au
combat, la bouche pleine... Cela dura toute la nuit. De temps en temps
la chèvre de M. Séguin regardait les
étoiles danser dans le ciel clair et elle se disait :
- Oh ! pourvu que je tienne jusqu'à l'aube...
L'une après l'autre, les étoiles
s'éteignirent. Blanquette redoubla de coups de cornes, le
loup de coups de dents...
Une lueur pâle parut dans l'horizon... Le chant du coq
enroué monta d'une métairie.
- Enfin ! dit la pauvre bête, qui n'attendait plus que le
jour pour mourir ; et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure
blanche toute tachée de sang...
Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.
»
Et moi je me suis mise à pleurer toutes les larmes de mon
corps parce que je sais bien que je suis comme la Blanquette qui veut
faire comme la Renaude.
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