J’attends l’orage.

Depuis hier soir, je sais qu’il est au dessus de moi. J’ai fait diversion en conjuguant télé et photoshop : Paris puis Hemingway en bidouillant l’image d’une statuette me permettent d’embobiner ma peine.

Les enfants ont senti eux aussi que l’air s’était alourdi pendant la nuit. Ils m’ont tous rejoint dans la pénombre, s’égrenant l’un après l’autre dans le grand lit anciennement conjugal. Sommeil lourd et court. J’hésite entre l’apaisement que me procurent leurs petits corps chauds contre le mien et l’énervement des coups de pieds ensommeillés, du vol de mon oreiller et de leur sourde bataille pour gagner –et conserver- l’une des deux places contre « môman ».

Matin ankylosé, mécanique jamais suffisamment huilée. Les lever, se dépêcher, les habiller, les presser, les faire manger, les houspiller. Colère noire ; Tarquinet m’a encore baratiné pour ses devoirs. Ouf, nous ne sommes que quelques minutes en retard. Revenir déposer Tarquinou. « Je t’embrasse, je m’en vais mon bébé ». Il me fait au revoir de la main puis plaque brusquement sur ma joue un baiser gluant agrémenté d’un gros bruit de succion retardé. Ce sont ses premiers essais concluants ! Il a le regard fier des enfants confiants et heureux. Il me rappelle soudain son père si drôle et si joyeux. Vite, partir – fuir.

Je suis experte dans l’art de l’anesthésie mentale. Je fonce vers Paris, la bicyclette alerte mais en réalité à une bonne dizaine d’années de là. Je voyage vers mes jeunes années, celles où je ne trimballais pas mes morts avec moi. Ce matin défilent mes rentrées scolaires de lycée. Je refuse encore obstinément de céder un pouce à la douleur. Je me rebelle contre mon présent. « Non ! Pas maintenant. Je ne veux pas te voir. Je ne veux pas te savoir ». Je ne veux plus être veuve, je ne veux plus être mère. Je préfère être une lycéenne une petite demi-heure durant.

Au boulot, je n’arrive à rien, je masque mon trouble et fais illusion en dégotant au fond de mon placard la jurisprudence qui annihile d'un revers de papier des arguments adverses ou en brillant avec l’informatique, tout cela sans aucun mérite : ma mémoire est héréditaire et je suis borgne au royaume des aveugles.

Et puis, et puis, je ne puis plus. Je n’ai plus le choix.

Je vais aller fermer la porte de mon bureau, je vais décrocher mon téléphone. Une fois encore je vais serrer les dents et je vais laisser enfin craquer les gros nuages noirs qui n’ont eu cesse de s’accumuler.

Le torrent est si impétueux que je suis balayée, je me sauve en coup de vent, je pleure sur mon vélo, je pleure mon bonheur perdu, l’amour partagé qui n’est plus, je pleure mon mari, je pleure mes parents, je pleure ma vie et ce qu’elle est devenue.

Aujourd’hui l’eau n’a pas seulement coulé sous les ponts de Paris. Dommage... quand elle ruisselle, elle ne charrie rien… Moi, j’aimerai bien qu’elle emporte un tout petit bout de mon chagrin…