Mais comment ai-je pu mettre tant de temps à venir ici ?
Pourquoi donc tant d'atermoiements à foncer chez moi ?
Qu'il me semble pourtant limpide le chemin vu d'ici !

Mais ce soir, même épuisée, je ne pouvais plus attendre.

Je la sentais qui bouillonnait depuis quelques jours.
Je l'humais, je l'attendais.
Je savais qu'elle viendrait et qu'avec elle la secousse qui me tirerait d'affaire, qui m'ouvrirait les yeux.
Qu'elle me manquait ma rage sans laquelle je ne sais pas faire face lorsque ma barque prend de la gîte.

J'ai carré mes mains sur le volant.
J'ai haussé le son et même, Ô fait singulier, chanté à tue-tête.

Retrouver la fraîcheur.
Retrouver l'odeur des thuyas qui baigne la nuit noire.
Retrouver enfin l'impression d'être soi !

Laisser défiler le long des kilomètres les évidences qui soudain se rappellent à moi.
Sans queue ni tête elles s'effrangent, mais j'en saisis parfaitement le sens et l'articulation.

Il est mort ton mari ma cocotte... et personne ne pourra plus jamais t'offrir ce que lui savait te donner.
Oublie cette quiétude, plus jamais tu ne pourras t'imaginer que le bonheur est acquis.
Avec lui tu es morte aussi.
Elle n'existe plus celle des certitudes et des douceurs tranquilles.
Alors je vais les enterrer mes vérités.
Peu importe ce en quoi je croyais. Peu importe ce qui m'importait. Peu importe celle que je pensais être.
Je vais foutre tout cela au panier.

Et dans ta vie entière, ils sont combien ceux que tu croyais aimer, ceux que tu aimais peut-être et qui t'ont laissé aujourd'hui un souvenir qui ne soit pas empreint de leur insignifiance ? Deux... Ton bonhomme et le seul amant avec lequel je n'ai pas pris une hache pour couper définitivement les ponts. Deux c'est peu. C'est la faute à la vie, c'est ce qu'elle m'a laissé de tous les autres après avoir fait son œuvre de digestion, après avoir confronté chacun d'eux à ses petites compromissions qui supportent bien mal l'épreuve du temps.

Je vais retrouver ma maison.
Je vais aller sentir combien ils m'aimaient mes fantômes.
Et forte de leur amour, je vais faire la seule chose pour laquelle il semble que soit douée, bouffer la vie au lieu de me faire bouffer par elle...
Je vais laisser tomber mes démons trop bien nourris de mes certitudes révolues. Je vais laisser tomber mes convictions et avant d'en adopter de nouvelles je vais déjà me hasarder à me faire une idée par moi-même. Moi-même, celle de maintenant. Pas l'ancienne.