Les peines qu'on tait , les pleurs qu'on fuit.
J'y passe souvent, à chaque aller, à
chaque
retour.
De ma main posée sur le volant, je tends les doigts comme un
silencieux salut. Je pourrais aussi tirer la langue ou
répéter ses derniers mots à lui : un
tonitruant "quel con !" lancé avant de
mourir. Mais moi je
me contente de lever presque imperceptiblement les ongles. C'est ma
façon à moi de me souvenir que je suis mortelle,
que je suis encore en vie et que je suis sa fille aussi. Je ne vais
ni interrompre une conversation, ni cesser de
morigéner un tarquinet ou de fredonner la chansonnette mais
juste opiner de l'index et du majeur.
Mégalo et prétentieux pour les uns, il ponctuait
chacune des phrases qu'il adressait à ses deux pataloustics
d'un "ma cocotte", d'un "mon petit
chat" ou d'un "ma chérie"
— nous étions, Fée des bulles,
Rhinoféroce ou Lilipotame
et s'il y a bien une chose dont je
suis certaine dans ma vie c'est de l'amour qu'il nous vouait.
Alors moi je ponctue le chemin de sa maison d'un geste de la main ,
là où son chemin à lui a pris fin.
Dimanche, en passant là, juste après le
deuxième pont où se sont
arrêtées ses traces de
pneus, je me faisais la réflexion qu'il avait raison. Le
plus bel album de Brel c'est le dernier. Auparavant c'est
évidemment celui que j'aimais le moins puisque c'est celui
où la mort se cache dans chaque refrain. Mais les temps ont
changé, mes fréquentations aussi, la grande
faucheuse a l'air d'avoir apprécié ma cuisine
(c'est bien la seule !) et même d'avoir
réclamé du rabiot !
Quand je levais le bout des doigts il a chanté : «
Veux
tu que je dise / Gémir n'est pas de mise / Aux Marquises
»
Alors, j'ai pensé aux litres de flotte que j'ai
déversés sur mon vélo, au plus loin de
tous ceux qui pouvaient compatir.
J'ai pensé à toutes les accusations que j'ai
proférées contre la pollution et la bourre de
platane.
A mes allergies oculaires aussi réelles que providentielles.
Et puis je me suis souvenue que depuis que Tarquin est mort, plus
jamais je n'ai pleuré dans les bras de quelqu'un.
Plus jamais je n'ai vraiment partagé ma peine, laisser
fondre les sanglots, pleurer
à gros bouillons comme il dit.
Et que je me connais trop bien pour savoir que c'est pas demain la
veille.
Au début, j'avais peur de ne plus savoir tenir debout, de
ramper sans pouvoir me redresser.
Après, j'avais peur de m'écrouler et de
ne plus me relever, terrassée de fatigue et de peur.
Puis je voulais faire taire tous ceux qui me demandaient comme j'allais
faire ?
Ils me terrifiaient avec leurs questions cons.
De toute façon je ne voulais pas qu'on m'aide. J'ai
cultivé le vide comme d'autres cultivent les liens sociaux.
Alors pour tromper ma peine, j'ai poli des mots comme des cailloux dans
les remous.
Parce que partager des mots c'est beaucoup moins intime que de partager
ses sanglots — et que penser que l'on partage tout dans la
vie c'est une connerie. Comme je garde en moi l'amour de Papa, je
garderai mes meurtrissures, de toute façon les traduire
c'est déjà les trahir, c'est prendre le risque
d'essuyer la pitié, l'ennui ou pire le respect. Et si avec
des mots vous pouvez le combattre, en se laissant aller à
pleurer, en faisant tomber la distance, on ne parvient qu'à
se mettre en danger. Et puis même si ce n'est pas tout
à fait vrai, cela n'est pas tout à fait faux et a
au moins le mérite de cantonner le passé
à la place qu'il mérite. C'est aussi un
garde-fou, une barrière pour ne pas se faire manger
soi-même par sa peine :
Le rire est dans le cœur
Le mot dans le regard
Le cœur est voyageur
L'avenir est au hasard
Par Veuve Tarquine
lundi 19 juin 2006 à 23:57
Tréfonds et sentiments
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Commentaires
Le mardi 20 juin 2006 à 01:09
par
samantdi
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Le mardi 20 juin 2006 à 03:46
par
Oxygène
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Le mardi 20 juin 2006 à 07:14
par
paul
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Le mardi 20 juin 2006 à 09:30
par
Anne
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Le mardi 20 juin 2006 à 12:09
par
Ardalia / ardalionovna
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Le mardi 20 juin 2006 à 12:28
par
marionette
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Le mardi 20 juin 2006 à 16:59
par
Rose
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Le mardi 20 juin 2006 à 19:13
par
Charlottine
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Le mardi 20 juin 2006 à 19:22
par
Rose (l'autre qui n'a pas de blog et qui vous visite souvent aussi)
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Le mardi 20 juin 2006 à 23:28
par
evariste
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Le mercredi 21 juin 2006 à 10:25
par
Gigi
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Le jeudi 22 juin 2006 à 10:48
par
tina
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