On a beau se jurer du contraire, se savoir lu, change la façon dont on traite ses sujets. La routine de l'écriture, celle qu'on pratique depuis longtemps adoucit quelque peu ce penchant mais il n'en demeure qu'en certaines circonstances on a la pénible impression d'être entre le marteau et l'enclume.
J'ai parfois tant mordillé ma plume que je l'en ai maltraitée, tellement torturé mes mots que je les ai mutilés.
Jusqu'où peut-on aller dans sa soif de franchise, dans son souci d'exactitude ? Que peut-on dire, que doit-on taire quand le quotidien qu'on honnit parfois, se partage ? C'est bien joli de n'en garder que les joies mais quelles valeurs ont-elles quand on les ampute non seulement de leur doute mais également de leur laideur ?
J'ai sans doute préservé l'essentiel, celle de n'avoir rien dévoilé de ce qui n'appartenait pas qu'à moi seule. J'ai tu les doutes puis les certitudes et bientôt les dégoûts. La rançon en est aujourd'hui une joyeuse amertume, non pas celle qui vous fait regretter les billets mesquins et vengeurs mais celle qui vous a ouvert les yeux sur ce que l'on ne veut se voir imposer à aucun prix et surtout pas celui de la liberté d'être soi. Puis, en définitive, on s'aperçoit qu'il suffit de peser la souffrance ressentie à façonner ses silences pour tenir en ses mains un précieux baromètre de ce que l'on ne peut tolérer faire de sa vie. Écrire, ce n'est pas seulement se donner à lire, c'est aussi déterminer l'épicentre de ses aspirations et de ses renoncements. Et la censure ouvre parfois les yeux... jusqu'au jour où enfin on les jette en pâture ces mots ravalés avant de se réjouir de s'en défaire ainsi à tout jamais.