Il suffit de savoir que je n'ai pas été capable d'en écouter durant presque deux ans pour mesurer l'ambiguïté de ma relation avec elle.

Je n'ai pourtant jamais été ni une forcenée, ni une éclairée. Après avoir rangé, presque sans regret, dès ma première année d'exercice professionnel, l'instrument que je pratiquais, je n'ai collectionné ni les disques, ni les nouveautés, pas même les tendances !

Je ne fais preuve d'aucune curiosité et affiche quasiment les même goûts qu'au jour de mes 17 ans : musique baroque indéfectiblement à laquelle je ne déroge — rarement — que pour des vieux standards de la chanson à peu près française. Et je n'ai même pas la prétention de reconnaître dès les premières mesures telle ou telle oeuvre maîtresse, au jeu de la reconnaissance vocale, je suis souvent très piètre !

Sauf que, quand au milieu d'une rame de TGV bondé, entre un bébé qui pleure et la paire de ski qui s'entrechoque, mes écouteurs me dispensent cet air-là, j'en ai les yeux qui s'embuent et les tripes qui se serrent.

Henry Purcell — King Arthur — Acte III, Scène 2 — Maurice Bevan, baryton — Deller Consorts / The king's Musick, direction Alfred Deller (enregistrement 1978).

Il arrive même que je perçoive l'inquiétude de mes voisins qui, l'oeil attiré par mon regard hagard, ma soudaine immobilité et mes mains qui se crispent en mesure, craignent parfois pour le repos de leur trajet, me jaugeant comme si j'étais un rien secouée du ciboulot !

Ce qu'ils ne savent pas c'est que moi j'ai l'impression d'être, sans qu'ils ne me voient, soudainement nue devant eux, sentiment assez semblable à celui que l'on ressent parfois lorsque se font entendre parfaitement inopinément des émois qui ne concernent personne d'autre que vous-même. Émotions fugitives et intimes qui ne se partagent, pas plus qu'elles ne se dévoilent et où croiser un regard vous ferait presque rougir ou pour le moins considérer la distance qui vous sépare du reste du monde...