Certains parlent de blues ou de spleen. Moi j'ai la chiale comme d'autres auraient la haine.
Cela commence par un froid glacial ; de ceux qui vous terrassent de frissons au chevet même d'un radiateur. Et puis bêtement, au décours d'un coup de fil ou d'une lettre de transmission, cela commence à crouler, à s'écrouler puis à couler. Les yeux liquides et la voix sourde on s'aperçoit alors de l'étendue des dégâts : "non, le moral, c'est pas folichon". Alors il faut tenir, fermer les écoutilles, tenir son rang et faire semblant. Moi, c'est sur mon vélo que je baisse ma garde, trajet volé à ma vie trop remplie durant lequel je suis scrupuleusement seule. Moi c'est sur mon vélo que je chiale mes maux. J'ai la chiale comme d'autres auraient la haine alors j'y pleure comme une Madeleine. Je chiale ce que je ne confie plus à quiconque et puis tout ce que j'ai voulu dire sans y parvenir. Je chiale aussi le plaisir de ceux qui prennent tant de soin à vouloir faire du mal. Je chiale aussi ma vie et ce qu'elle est devenue, cet immense champs de ruine dont je m'interdis dorénavant de parler. Je chiale mes parents et mon mari, je leur en veux aussi d'avoir été les seuls à qui j'aurais peut-être dit combien j'ai mal. Je chiale comme un môme, comme un ouragan, comme une folle à lier. Je chiale tout ce que je ne peux plus confier à ces feuillets, tous ces silences dans lesquels je me suis claquemurée, toutes ces tristesses bien ensevelies. Quelle est lourde cette solitude sans laquelle je ne sais plus vivre.