Je dois vous avouer qu'en apprenant la condamnation — à l'unanimité — de l'Etat français par la Cour européenne des droits de l'homme en raison du caractère rétroactif de la loi qui a mis fin à la jurisprudence Perruche, je me suis retenue de me taper les fesses par terre en riant aussi méchamment que bruyamment, un peu à la manière des chimpanzés.

Si ce n'était la gravité du sujet et le sort de milliers d'handicapés dont au prétexte de défendre leurs intérêts moraux, on a couillonné jusqu'au trognon dans un étalage de bons sentiments aussi sirupeux qu'aveugles à la raison.

Souvenez-vous comme il a déchaîné les passions cet arrêt Perruche... Il a été vilipendé, insulté, vomi, laminé dans une magnifique unanimité d'autant plus légitime que ceux qui criaient le plus fort étaient les associations de victimes !

Comme ils ont dû rire ces Gilbert Leuph, ces éternels payeurs des Compagnie d'assurances. Combien ont-ils dû se régaler de cette suprême ironie : une jurisprudence jetée en pâture par ceux-là même qu'elle protégeait !

Et il y sont tous allés de leur petit couplet ces juristes qu'on interrogeait à tire-larigot  dans les émissions de télé et les grands quotidiens nationaux, ces soit-disant "sachant" qui connaissaient le droit de la réparation du préjudice corporel comme moi le droit rural, ces grands noms de l'éthique ou de la médecine forts de leurs principes, de leur conviction et leur lorgnette dont l'angle de vue se mesurait en minuscules micron-mètre... J'ai tout lu, tout entendu... J'ai serré les dents devant de tels ramassis de conneries, devant ces prétentieux qui n'avaient même pas honte d'étaler leur incompétence, devant tous ces importants qui ne percevaient pas même ce qui était fondamental dans la jurisprudence Perruche ni même où était l'avancée pour les handicapés...

Oh ! Ne croyez pas un instant que je refuse à quiconque le droit de se poser des grandes questions sur les arrêts de l'Assemblée plénière de la Cour de Cassation ! qu'ils soient spécialistes de droit, de médecin ou d'éthique, libres à eux de s'exprimer sur le sujet.

En revanche et dans cette phénoménale curée, je regrette âprement qu'à l'appui de leurs positions tranchées ils n'aient pas cru devoir indiquer où se trouvait l'intérêt de ceux-là même que pour certains ils entendaient défendre.

Un exemple concret ?

Combien sont ceux qui ont rappelé qu'avant l'arrêt Perruche ce n'était pas l'enfant qu'on indemnisait mais ses parents du fait de leur "préjudice d'éducation" ? C'est ainsi que jusqu'à l'âge où l'on estime normal de prendre en charge financièrement son enfant (18, 21 ou 25 ans selon les décisions) les parents percevaient une somme leur permettant de couvrir la charge importante que représente par exemple l'emploi d'une tierce personne.

Après 18 ans, 21 ou 25 ans en revanche, plus rien ! L'enfant était adulte et de facto il devait prendre en charge ses propres besoins, quand bien même il avait besoin de deux ou trois tierce personnes... Pas de préjudice : pas de subsides ! C'est la règle ! Et logique suprême, une fois que les parents avaient perçu les indemnités du préjudice qu'ils subissaient, rien ne les contraignait à les utiliser dans l'intérêt de l'enfant. Ils pouvaient parfaitement et en toute légalité les dilapider à leur guise, voire se faire saisir par des créanciers,ou même mourir, divorcer, comportements hautement dangereux financièrement s'il en est ! C'est aussi en toute légalité qu'ils pouvaient placer leur enfant en institution et jouir des fonds sans que personne n'y trouve rien à redire. C'est leur propre préjudice qui était indemnisé, pas celui de leur enfant, partant, les fonds tombaient dans leur patrimoine personnel et ils en avaient l'entière disposition.

C'est alors que selon l'analyse prônée par un bon milliers d'articles, de positions autorisées l'arrêt Perruche a, d'une façon proprement insupportable, bafoué la dignité des handicapés en leur permettant d'être indemnisé pour les frais qu'ils supportaient réellement et non plus pour la charge qu'ils représentaient pour leurs parents !

Un handicapé pouvait alors prétendre à une indemnité calculée au delà de 18, 21 ou 25 ans, il bénéficiait dans sa propre escarcelle de ces sommes et s'il était mineur ou incapable majeur cela pouvait être même sous le contrôle du juge des tutelles. Outre l'hypothèse révélatrice mais rarissime de l'abandon, ces nouvelles règles présentaient une sécurité incomparable en cas de décès d'un de ces parents, de divorce, de saisies de tout poil facilement imaginables quand il s'agit de subsides pour vous aider à vivre !

Mais non tout cela était Ô combien immoral et ce au nom du grand principe que " Nul ne peut se prévaloir d'un préjudice du seul fait de sa naissance." Alors on a  vite effacé cette ignominie, et on a inscrit dans le marbre de la Loi cette vérité fondamentale : il en constitue l'article premier (quel symbole !) et pour faire passer la pilule on a quand même rajouté " Toute personne handicapée a droit, quelle que soit la cause de sa déficience, à la solidarité de l'ensemble de la collectivité nationale. " C'est si beau la collectivité nationale formidablement solidaire qui se dresse en son ensemble pour faire rempart de son corps contre les dommages de la vie que connaissent les handicapés !

Sauf que les victimes, handicapées ou non, on sait bien le sort qu'on leur réserve : le même que celui du secrétariat d'État au droit des victimes : Un effet d'annonce et après on oublie... Alors la collectivité nationale Ô combien fondamentale, elle est restée lettre morte et les handicapés, au nom de leur sacro-sainte dignité on les a oublié... on les a couillonné comme jamais... Je crois que jamais dignité n'aura coûté plus chère à ceux qu'on entendaient protéger ! Je ne suis pas certaine que correctement avisés des réels intérêts de l'arrêt Perruche les handicapés auraient applaudi si fort ces belles déclarations unanimes....

Alors c'est vrai qu'il n'est pas besoin d'être adoubé pour donner, clamer, hurler son avis sur la jurisprudence de la Cour de cassation, mais je crois qu'au milieu d'un tel déchaînement médiatique il aurait été honnête de dire vraiment ce que signifie le mot dignité pour le législateur français...