J'ai compté : dans trois jours, cela fera exactement 90.125 jours que je suis née. Oui, vous lisez bien : j'ai 246 années, 8 mois et 27 jours et non je n'ai pas oublié les années bissextiles. « Comment ? Cela n'est pas possible ? » C'est pourtant vrai.

Vous n'avez jamais eu l'impression que parfois le temps s'accélérait ? Qu'il comptait double ? Voire triple ?

Vous savez, comme quand vous écoutez Jacques Brel pleurer en chantant « Ne me quitte pas ». Vous ne l'avez pas ressentie vous cette soudaine pesanteur dans le cœur ? La conscience particulière que la douleur que vous ressentez est celle d'une pleine éternité ?

Souvenez-vous, il le chantait aussi dans Orly : « Ça y est, elle a mille ans »

La première fois que je m'en suis aperçue c'est en lisant Anna Karénine, un passage de quelques lignes seulement [tome II, page 165 de l'édition du livre de Poche (Cf. extraits)], celui où Varenka et Serge Ivanovitch se perdent à tout jamais, celui où leur échappe le seul instant où ils allaient enfin pouvoir s'aimer et peut-être même toucher le bonheur.

Qu'il est donc lourd le temps des drames et des occasions enfuies. Comme elles pèsent ces enclumes de larmes, de géhenne ou d'aubaines irrémédiablement perdues.

Léon Tolstoï est un génie ! Je l'ai su quand j'ai compris que certains hameçons mettent des années à s'affûter puis quelques secondes pour s'émousser. Après, il est trop tard à tout jamais.

Et pourtant... moi je l'ai planté mon hameçon ! Je l'ai planté dans le cœur de l'homme que j'aimais !

J'ai 90.122 jours, j'ai 246 années, 8 mois et 27 jours néanmoins je ne suis pas née le 14 août 1758.

On dit parfois que la vie est une putain. Mais ce n'est pas vrai ! Jamais putain aussi cruelle n'a vécu ici bas. Non, la vie est une cautèle ! La vie, elle se déguise en souriante gitane aux couleurs acidulées pour mieux vous clouer au pilori. Ne vous fiez pas aux jupons vert pomme et aux froufrous jolis. Si la vie vous sourit c'est peut-être qu'elle veut mieux encore vous tordre le cœur !

Et n'imaginez pas pouvoir lui fuir, qu'il s'agisse d'amour et de mort, elle vous harponnera où que vous soyez, au goulag ou sous les cocotiers, à 15 ans révolus ou au grand soir de votre ultime sortie.

L'amour et la mort, la mort et l'amour, ces mots pour moi désormais se confondent.

J'ai 246 ans et l'impression que cela ne m'affecte plus guère. Non, décidément, je ne vous dirais pas que je suis d'une humeur de chien ou fatiguée des hommes, ni même que j'attends la fin en comptant les années. Non, je suis bien trop anéantie pour penser à l'amour et à la mort. Le premier est parti, la seconde m'a déjà tout pris. Dorénavant je me contente d'encaisser le temps en ne me divertissant que de mes seuls coups de dents.

Et ne me dites pas que dans 15 ans révolus, au goulag ou au soir de mon ultime sortie je me prendrai à y songer. A cela, je ne veux point songer.

  

Ce billet constitue ma seconde contribution au dis-moi dix mots de Kozlika, vous pouvez par vous-même vérifier qu'il contient donc les éléments suivants :

  • quelqu'un : Jacques Brel
  • un lieu : sous les cocotiers
  • un repère temporel : dans trois jours
  • un autre quelqu'un : Léon Tolstoï
  • un nombre : 90125
  • une couleur : vert pomme
  • une caractéristique personnelle : la cautèle
  • une humeur : une humeur de chien
  • un objet : un hameçon
  • un truc quelconque : le bonheur