Depuis plus de dix ans que j’assiste,
représente, défends des victimes de graves
préjudices corporels, je suis arrivée
à la conclusion qu’en matière de
blessures involontaires résultant d’un accident de
la circulation, il n’existe que deux catégories
parfaitement distinctes de prévenus. Pas trois ou quatre,
non seulement deux. Cette typologie est indépendante du
sexe, de l’éducation, des milieux
socioprofessionnels.
Vous avez d’une part celui qui considère la
victime comme un adversaire, il ne la regarde pas, il se contente de la
considérer. Car, en réalité, il est
incapable de porter réellement son regard sur la victime. Il
est totalement centré sur sa personne, sur sa situation. On
a parfois l’impression qu’il lui est insupportable
de « voir » la victime, il la nie, ni plus
ni moins. Bien entendu dans ces comportement il y a des gradations,
vous avez le type borné qui répète dix
fois qu’il n’y est pour rien et qui –a
fortiori- ne se posera même pas la question de savoir si son
comportement a pu, même partiellement, participer
à envoyer ad vitam aeternam, cette jeune
mère de famille dans un fauteuil roulant.
Et puis, vous avez les ordures patentées, qui viennent
accuser le monde entier d’avoir ourdi contre eux un plan
machiavélique les accusant d’avoir
renversé avec 2 grammes d’alcool par litre de sang
un gamin sur un passage clouté, ceux qui vont
jusqu’à rouler sur leur victime pour prendre la
fuite… oui ! oui ! ça existe... Et qui viennent
pleurer au Tribunal pour qu’on ne leur retire pas leur permis
(ce qui n’est dorénavant plus possible). Et tout
cela sans faillir ni rougir, face à une victime quasi
grabataire, venue exceptionnellement dévoiler sa
décrépitude devant ses juges…
Et puis vous avez l’autre catégorie, celle qui est
atterrée par la gravité des blessures
qu’ils ont causés –ou non- ceux qui
oublient les questions de responsabilité ou de peine et qui
sont « avec » la victime. Ceux qui
viennent vous voir discrètement avant l’audience, «
vous savez Maître, je suis vraiment
désolé, je souhaite que votre cliente elle soit
le mieux indemnisée possible, la Compagnie dira ce
qu’elle veut, mais moi je ne veux pas
discuter… » Ils ont parfois un
enfant, un père, une grand-mère du même
âge que leur victime. Parfois non. Ils en oublieraient de se
défendre pour tenter d’apaiser les peines et les
souffrances de ces corps abîmés à
jamais.
Il y a un certain nombre d’années, j’ai
passé une après-midi au Tribunal correctionnel de
Saint Nazaire (en raison d’un confrère qui avait
fait retenir l’affaire sans me prévenir). Je
regardais défiler les affaires, un chapelet
d’alcoolémie délictueuse et
dangereuse… les explications les plus farfelues
fleurissaient dans le prétoire, toute aussi mauvaises et
pleutres, toutes faites de mensonges éhontés et
de piètres serments d’ivrognes.
Je me souviendrais toujours d’un jeune homme sans avocat, qui
en réponse à la question
rabâchée «
qu’avez-vous à dire pour votre défense
? » a répondu : «
Rien du tout, je suis désolé, je
n’aurais pas du boire autant, je n’en avais pas
conscience, je n’imaginais pas que j’aurais pu
blesser quelqu’un, je la prie de m’en
excuser… ». Il bredouillait
misérablement des excuses parfaitement sincères.
La Présidente, qui rendait ses
délibérés sur le siège, lui
a alors fait connaître sa décision : «
puisque vous n’avez rien à dire pour votre
défense, je suis les réquisitions du Procureur
! » ce qu’elle prononce illico.
Je dois ajouter que s’agissant des ivrognes
hâbleurs et baratineurs qui ont défilé
précédemment, jamais elle n’avait suivi
les réquisitions du Ministère public et
réduisait systématiquement d’environ un
tiers les peines dont l’application était
sollicitée.
Ce jeune homme, il faisait partie de la seconde espèce, et
j’ai vraiment eu la sensation que la présidente en
question, sans le savoir, faisait partie de la première
catégorie, la catégorie de ceux qui ne savent pas
faire preuve d’empathie…
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