Dubitative Justice

Palais de justice - Paris - Plateau des Chambres
Correctionnelles- Salle de la 10ème Chambre.
Elle trône, grande et imposante comme une mère,
elle trône sur le mur du fond du prétoire.
Elle est belle, mais personne ne lui prête attention. Les
juges lui tournent le dos, le prévenu, détenu,
encadré par deux membres de la
Maréchausée cherche du regard le soutien de son
Conseil.
La partie civile, assise sur l'incommode petit banc de bois s'absorbe,
s'abime dans la systématique observation du bout de ses
chaussures.
Le procureur ne tourne pas la tête, il ne verra pas
même le profil de cette jolie dame de laquelle il tient
pourtant son mandat...

Je semble être la seule à m'apercevoir de sa
présence, à l'observer d'abord furtivement, puis,
au fil des débats de plus en plus obstinément,
guettant ses réactions et tentant de deviner le cours de ses
pensées.
Elle est belle cette égérie, tenant du bout des
doigts l'épée de la sanction posée sur
la Loi- tout en ne se déparant pas de sa
mansuétude.
C'est qu'elle a dû en voir passer des justiciables et ce qui
lui ont dit, cela doit-être fameux !
Mais aujourd'hui je la trouve bien songeuse cette belle
mystérieuse ; est-ce ce qui se dit aujourd'hui sous ces ors
et ces lambris qui lui inspire ce qui semble être un vrai
mal-être ?
Un récit traduit du brésilien par une
pétulante interprète, s'entend et se
répand dans le prétoire.
La belle égérie juge aujourd'hui une
prostituée travestie, un homme d'une carrure d'ours,
à la voie douce, maquillée, affairée,
pas même efféminé, non elle
paraît femme tout simplement.
Le Tribunal respecte scrupuleusement son état civil, il
s'appelle Il, Monsieur Il.
Monsieur Il -que j'appelle Monsieur Mademoiselle- officiait au Bois de
Boulogne quand un homme marié, bon père de
famille l'aurait... "prise en stop" dit ce dernier !
Stop ou pas stop, il s'est laissé conduire chez
Mademoiselle, et après s'être
deshabillé, l'aurait embrassé.
Un baiser si fougueux, si enragé, qu'il lui aurait quasiment
arraché la langue à cette dame, sectionnant une
grande partie du muscle.
En retour, il a été lardé de coups de
couteaux, des coups d'une extrême violence, les blessures
sont graves et profondes...
Rénimation, soins, rééducation. Il
aura la vie sauve.
Monsieur Mademoiselle raconte à la belle Dame, sans la
regarder, mais sans aucune pudeur et avec une innocence dont nul ne
doute, qu'elle est fille de prostituée morte en la mettant
au monde, qu'elle s'est protituée à
l'âge de 13 ou 14 ans à la demande de celle
qu'elle aime.
Elle parle de sa grande amie comme d'un soutien, d'une aide, d'une
raison de vivre.
La Dame dans son cadre en bois semble soudain mal à l'aise,
la Belle ainsi que tous ceux qui sont dans la salle comprennent les
manoeuvres de manipulation, frémissent face au mal absolu de
ceux qui se font aimer pour mieux exploiter...

Je fixe le plafond, je m'accroche aux motifs en stuc, je
rêve que ces mots qui se répètent,
conservent leur sens dans cette Société
où l'on juge un enfant qui se prostituait à 13
ans dans les rues de Sao Paulo... car il ne me semble pas avoir
beaucoup grandi ce prévenu.
Le procureur se lève. Silence, il recquiert ! Il est odieux,
il est nul, il fait rougir de honte la belle Dame qui ostensiblement
porte son regard plus loin encore. Elle voudrait être
ailleurs !
Le représentant du ministère public associe
travestis et ultra-violence. Il cautionne le silence de ce
père de famille qui a refusé de
répondre au Tribunal, qui a nié ses
incohérences. Son obséquiosité m'est
encore plus odieuse que le silence gêné de celui
qui s'est fait découpé. Et puis il clame le pire
: son choix de vivre hors des critères en fait un danger
pour la Société!
La Dame a le regard perplexe, je la sens
désabusée et quelque peu
déprimée.
Le maximum de la peine est requis : 5 ans ferme.
La parole est à la prostituée, à son
Conseil qui se croit obligé de nous jouer le
pénaliste de talent !
Il vocifère, il mouline ses larges manches, il use et abuse
d'une diction aussi formatée que
répétitrice.
Le public de la salle est ravi du spectacle, le Tribunal ricane, trop
usé par ce mode déclamatoire qui met l'avocat en
valeur mais ne sert pas son client...
Délibéré dans la foulée.
Trente minutes après, la sémillante
interprète, souriante et enjouée traduit
à la demoiselle prostituée "40 mois
d'emprisonnement" à l'issue desquels elle sera
interdite de territoire pour 3 ans.
La belle Dame était désormais pâle,
hâve, mal...
Je sentais qu'elle fuyait mon regard, que son bras n'était
plus négligemment posé sur
l'épée et la Loi mais qu'il était
lourd et crispé.
J'ai senti que, sans jamais jamais renoncer, elle souffrait de devoir
trancher certains litiges, de porter le glaive et la balance.
Si elle ne regrettait rien de la peine prononcée, elle
sentait combien la misère et la fatalité
étaient plus influantes que ses règlements...
Par Veuve Tarquine
samedi 15 mai 2004 à 01:18
(non) droit ou (in)justice
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Commentaires
Le samedi 15 mai 2004 à 21:52
par
mamicha
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