C’est l’histoire d’une crevette qui gambadait tout au fond d’une petite impasse de campagne, là où le bitume devient bientôt chemin bordé champs.
Tarquinet l’avait vue dans un jardin ouvert à tout va avant qu’elle ne s’ensauve lorsque mon garçon avait tenté de faire connaissance. Il ne s’était pas inquiété outre mesure, ici c’est la campagne. La population féline y est peu stérilisée et les chatons qui sortent des garages, des granges ou des arrière-cours sont légion.
Mais au soir du lendemain, le voilà qui se plante devant la porte de ma chambre avec des larmes dans les yeux (le grand Tarquinet déteste avec une particulière sensibilité l’idée de perdre un être cher, même au lendemain d’une rencontre furtive). Il m’a expliqué qu’un petit chat allait mourir. Mes premiers mots furent ceux de la raison. J’ai gémi que je ne voulais pas d’un troisième chat ! Les deux premiers m’étaient tombés dessus sans crier gare ! “Et non, je ne veux surtout pas le voir ! ” (je me connaissais trop bien).  Mais mon grand Tarquinet de 19 ans avait les yeux de la souffrance, il ne réclamait rien, il ne croyait déjà plus à la survie de l’animal. Il m’a raconté les mouches qui l’emportaient, l’odeur qui signait la fin. Il m’a dit qu’il était au bout du bout le croyant blessé. Alors évidemment, je me suis attendrie. Refuser d’adopter c’est facile mais regarder souffrir c’est insupportable…

Tarquinette, qui, par la fenêtre, avait surpris mon regard et l’inflexion de ma voix, n’a fait ni une ni deux, elle a cavalé vers le tas de bois où s’éteignait la petite chose. Elle a écarté de ses belles mains, les mouches collées au chaton qui pondaient avec la frénésie de la reproduction et, en dépit de l’odeur pestilentielle, s’en est emparé pour me le rapporter dans la seconde !

Je n’ai pas réfléchi. Je me suis assise sur les marches, j’ai mis une serviette sur mes genoux et tout ce qui comptait d’âme dans la maison s’est mis en tête de sauver la bestiole. L’urgence était évidemment de le réhydrater (je n’avais jamais tenu un animal aussi maigre entre mes mains, la peau semblait faite de papier prête à se déchirer). On l’avait déjà fait une fois et on savait tous qu’il fallait essayer (Mademoiselle Azerty était infiniment plus petite puisqu’elle venait à peine d’ouvrir les yeux mais en meilleure santé).

On a rempli une caisse avec des bouillottes et des serviettes pour le tenir bien au chaud, Tarquinet a cherché sur internet la recette du substitut de fortune de lait félin (lait, jaune d’œuf et crème) et Tarquinette a retourné toute la salle de bain pour essayer de trouver une pipette de médicament qui ferait office de biberon. Elle n’a pas trouvé de pipette mais une dosette de sérum physiologique ! Une seule ! Cela fera donc l’affaire ! Alors pendant 4 heures durant, on a alterné nettoyage et nourrissage millilitre par millilitre, millimètre par millimètre. Elle était recouverte de milliers d’œufs de mouches. Ses yeux n’existaient plus. Toute la partie gauche de son visage était déformée, enflée et l’arcade saillante. L’œil droit était invisible. On ne voyait qu’un magma d’œufs, sorte de minuscules grains de riz agglutinés par de la colle forte. Parfois je m’arrêtais et je posais un doigt sur son cœur. Je n’étais plus bien sûre qu’il battait encore…

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Après deux ou trois dosettes de notre potion, j’ai vu qu’elle sortait la langue pour l’absorber un peu mieux. On s’est muni de deux peignes à poux (ah la guerre des poux, si j’avais su qu’un jour je me féliciterai d’avoir connu cette bataille !) et poil par poil, centimètre par centimètre on a décroché les œufs. Mais, nous avions peur de tirer ceux qui entouraient ses paupières. C’était tellement impressionnant que nous craignions que “tout” vienne avec le peigne… A minuit, nous étions épuisés, le chaton était toujours écroulé entre mes mains et toussait beaucoup mais je le trouvais mieux.

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On l’a nourri autant qu’il parvenait à avaler et puis on est tous partis se coucher en se répétant que s’il tenait la nuit, on filerait chez le véto à la première heure. Au matin, il était toujours là. Vivant. Ses yeux étaient réduits à deux fentes mais on savait qu’il en avait deux et ma Tarquinette, petite maligne, avait vérifié dans la nuit qu’il parvenait à suivre la lumière de son téléphone. Il n’était pas aveugle ! Mais toujours très mal en point. Pas moyen de voir le véto avant 15 heures. On a continué à le nourrir comme on pouvait (dorénavant avec du lait maternisé) et le nettoyer de la vermine encore présente. Son odeur était moins forte, il dormait mieux et même s’il était encore incapable de bouger, on sentait bien qu’il allait de mieux en mieux. La véto a un peu refroidi mon bel enthousiasme. Elle m’a confirmé qu’il avait une vilaine infection oculaire mais surtout une infection pulmonaire préoccupante, en me félicitant de ne pas avoir baigné cette jolie petite crevette… Car, c’était vraie une demoiselle en détresse ! Et elle n’était pas bien certaine qu’elle soit tirée d’affaire. Deux piqûres plus tard, elle m’a proposé de ne repasser que le lendemain pour éviter d’acheter des médicaments dont je pourrais ne plus avoir besoin… Je me suis fiée à mon instinct : c’était le deuxième chaton en péril que j’avais récupéré, et comme pour la première, je sentais bien qu’elle se battait comme une diablesse pour survivre. J’ai pris les médocs et j’ai foncé acheter de la pâtée pour chaton. Elle avait un peu plus de force désormais et cette crevette-là crevait manifestement de faim !

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La suite n’a été que de bonnes nouvelles. La diarrhée n’a pas résisté au smecta et les antibiotiques, jour après jour, ont fait leur office. Le côté gauche a dégonflé tout doucement - même si j’ai longtemps cru que la déformation de l’arcade était telle qu’elle ne pouvait être que congénitale ! - et la troisième paupière qui recouvrait entièrement la pupille de chaque œil a régressé au fil des jours.

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Elle s’est mise a respirer plus facilement, à manger comme quatre, à tenir sur ses pattes et bientôt à gambader ! Il faut dire qu’elle était attendue #LaCrevette ! Facebook et Twitter sont peut-être des fléaux des temps modernes pour certains mais quant à moi je peux vous assurer que les petits chats y sont accueillis comme nulle part ailleurs ! Les enfants étaient prévenus : oui pour le sauvetage mais pas de troisième chat à la maison. Essayez d’imaginer à quoi ressemble un départ aux sports d’hiver avec les mômes, les paires de skis et les félins dans ma voiture pour comprendre que trois c’est trop.

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Et la Crevette (elle s’appelle Sookie mais dans mon cœur, elle restera la Crevette), elle n’a rien perdu au change ! Ce matin, elle est partie et a trouvé refuge chez Matoo et Colin Ducasse. J’ai essayé de faire bonne figure mais quand elle est partie je n’étais pas très fière ; mon Tarquinou non plus. Cela faisait deux jours qu’elle dormait tout contre lui. Alors, il m’a dit, les larmes aux yeux, qu’il m’en voulait qu’on ne lui fasse pas une petite place pour elle à cette vive et gentille crevette. Et puis… quand il a vu que je pleurais aussi, il m’a fait un gros bisou… ” T’inquiète mon poussin, on pleure juste pour nous. Parce que la Crevette va être la plus heureuse du monde ! Elle ne pouvait pas mieux tomber ! On a fait ce que l’on savait faire : être là et lui sauver la peau. Le reste lui appartient et surtout son bonheur ! ” Merci à vous Mathieu et Alexandre. Merci du fond du cœur ! S’il y a bien quelque chose qui m’enchante, c’est qu’elle soit désormais entre vos mains !

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Et pour la suite de l’histoire, il faudra aller voir chez eux :) [et peut-être chez Laurent, le plus célèbre transfuge que compte la blogosphère :)