Cette année, j’ai enfin découvert que Laval était une ville absolument ravissante avant de m’écrouler sur mon lit pour y dormir avec une constance et une obstination que je n’avais jamais connues une veille de course ! c’est donc parfaitement décontractée que j’ai pris mon petit déjeuner… avant de m’aviser que j’étais affreusement en retard !! Après un habillage à vitesse supersonique, un cafouillage dans les onguents préparatifs a achevé de me réveiller : imaginez l’effet que produit une crème chauffante aux lieu et place d’une crème anti frottements …sur des endroits stratégiques… Si j’avais déjà testé avec bonheur l’effet des orties sur mon popotin, cette fois, je n’ai pris aucun risque et foncé derechef sous la douche…

Arrivée 20 petites minutes avant le départ à Mayenne, je trottine pour m’échauffer en croisant les doigts pour que ma montre GPS ait le temps de satelliser, ce qu’elle parviendra à faire à 6 minutes du départ… mon palpitant a eu tout le temps de s’emballer dans l’intervalle.

Enfin, me croyant benoîtement fin prête, j’appuie sur l’interrupteur de mon nouveau mp3… qui ne veut rien savoir pour démarrer… Oui, il se trouve que 24 heures avant le départ mon aquanote que j’aime d’amour – ou bien son câble, je ne sais pas- a rendu l’âme.

J’avais eu heureusement le temps de trouver en magasin un nouveau lecteur étanche et avais pris le temps de le tester dans la journée, sans la moindre anicroche.

Sauf que là, maintenant, tout de suite, c’était la catastrophe. J’avais beau répéter tous les gestes décrits dans le mode d’emploi, rien ne se passait. Quatre heures – au moins ! - sans musique… Cela peut vous paraître bizarre mais j’étais paniquée ! J’amorce un retour vers mon sac pour y prendre écouteur et téléphone… quand je me souviens que je les ai laissés dans la chambre… Je reviens vers la ligne la mort dans l’âme… Le départ est annoncé dans 2 minutes. Je squatte la place du fond en tripotant éperdument les boutons de mon mp3… les 30 dernières secondes sont annoncées…Et… Ça marche !!!!!! 

C’est ainsi que j’ai commencé la course : quasiment à la dernière place et plus heureuse que si j’avais été la favorite de l’épreuve !! 

Au rythme de Vivaldi, je me suis tranquillement installée dans mon allure avant d’aviser quelques 3 ou 4 kilomètres plus loin que j’avais désormais rattrapé la flèche des 4 heures qui cheminait entourée d’une volée de coureurs.  J’ai hésité quelques secondes à la suivre et bénéficier ainsi d’un étalonnage tout au long de ma course puis j’ai décidé que, bien au contraire, il fallait que je la quitte le plus vite possible : non pas parce que je présumais aller plus vite qu’eux mais parce que je suis mon pire ennemi et que je ne cours bien qu’en liberté et avec inconscience. Surveiller mon allure ou mon temps me plombe bien davantage que de cavaler le nez au vent… je n’allais pas prendre le risque de courir en suivant quelqu’un !

Je dépasse donc tout ce petit monde et me laisse porter par ma préparation sans trop loucher sur l’heure ou ma vitesse.

Le paysage est toujours aussi beau et le chemin de halage doux sous les pieds… Je déroule facilement et regarde mon temps au semi : 1 h 53, je réalise que passer sous les 4 heures est parfaitement envisageable. Il me faut maintenant gérer l’autre moitié de la course, la plus difficile.

Je redoute évidemment les douleurs osseuses. Mon pied gauche est à la fois engourdi, à la fois hypersensible. Va-t-il tenir à cette vitesse durant deux heures ? Plus la vitesse est grande plus les chocs sont traumatiques. Je décide de me faire confiance, je sais d’expérience que mon allure est naturellement sujette à de grandes variations : sans m’en apercevoir j’accélère quand je me sens bien et ralentis drastiquement lorsque la forme descend. Ce n’est d’ailleurs pas forcément agréable pour ceux qui m’entourent car je les entraîne contre leur gré dans la valse des doublements et redoublements… Au 26ème, je joue encore à saute-mouton avec deux ou trois coureuses et le pied tient toujours… Au 30ème aussi. Je sens la fatigue mais pas de mur à proprement parler. Je sais que j’ai toujours de l’avance sur ces 4 heures. Je le sens dans mes pattes, dans mon souffle, dans ma fraîcheur. Et la flèche ne m’a pas rattrapée !

Et puis, il y a le 35ème. La douleur est là, pas très loin mais il y a surtout ce mur des quatre heures qui s’éloigne de plus en plus. Et cette limite qui disparaît m’importe terriblement. J’ai 47 ans, presque 48, quatre fractures équitablement réparties sur mes deux pieds, des tendinopathies que je ne peux pas même compter, trop de départs manqués et une promesse faite l’an dernier : «  rien ne justifie pareilles douleurs. Si elles s’invitent de nouveau, s’en est fini du marathon ».
Et le 35ème, il est dur, le 35ème et tous ceux qui le suivent. Assez curieusement, je ne me nourris pas des encouragements des gens sur le bord du parcours comme je l’avais fait l’an passé, je saisis à peine leur sourire. Je suis dans une bulle, complétement concentrée sur un seul objectif : ne pas penser, avancer c’est tout. J’attends le prochain ravito pour faire quelques pas et récupérer mais il ne vient décidément pas. Je suis fatiguée et il ne faut pas que je laisse la soif s’installer. Alors entre le 37 et 38ème, je décide de me ravitailler seule. Il me reste un gel et un bon fond de gourde. Je prends le temps de marcher une bonne dizaine de mètres en avalant ce dernier réconfort. Enfin, je regarde l’heure. Je ne connais pas par cœur les temps intermédiaires mais je vois que ma vitesse moyenne est autour de 11 km/h, j’ai donc dû conserver l’avance que j’avais au semi. Je repars. Je sais que ce sera le plus difficile mais cette fois-ci j’y suis, je le sens bien. Je quitte à peine ma bulle en passant devant le dernier ravito au 40ème. Non, je n’y prends rien, cela ne sert plus à rien de se ravitailler à deux kilomètres de l’arrivée. Il faut finir c’est tout. Je suis en mode automatique. Je ne contrôle plus mes jambes, je ne veux même pas y penser. Elles ont trouvé toute seule leur foulée – l’entraînement sert à cela - je sais qu’elles se débrouillent bien, je le sens à leur régularité. Il faut juste tenir, leur faire confiance. Alors je continue à faire le vide dans ma tête. A tout prix, ne pas penser. Les quais arrivent. Un dernier baiser. Je sais que j’y suis. Même en marchant je suis sous les quatre heures. La ligne est là au bout. Je reprends le contrôle. J’allonge les jambes… et je… fonce !!!!!!!!!!!!!!! J’ai fini au sprint. En doublant quelques mètres avant la ligne un bon monsieur qui a dû me détester de lui voler une place à l’arrache. Mais c’est mon plaisir d’enfance, la marque irrémédiable que c’est la fin, l’ultime trait qui achève la course.

Ma main droite vient arrêter mon chrono… 3h.53’00’’ J’ai la nausée et la tête qui tourne avec ma coquetterie finale mais je suis la femme la plus heureuse du monde. Je souris à tout le monde, je suis sur un nuage. J’avale vite une demi-banane – non je n’ai très pas faim- et bois un demi gobelet d’eau – je n’ai pas très soif non plus- et sors du sas avec un tee-shirt aussi laid que l’année dernière. Je suis ravie. Un peu suante, un peu shootée, je file retrouver mon ravitailleur de bisous, celui qui m’a souri et encouragé tout au long de la course et à qui je dédie ce billet… Et oui, je vous l’avoue les baisers, c’est aussi efficace que l’EPO !