Avertissement : ce qui suit n’est pas tout un fait un “CR” de course à pied. Il y est moins question de fréquence cardiaque que de peine de cœur, et j’y livre davantage mes piétinements que mes allures “au kilo” ; quant au parcours vous avez deviné que son relief ne se mesure pas en mètre ou en pente mais bien davantage en pluviosité…
Le marathon des Écluses c’est une très belle course. Je l’ai, pourtant, choisie un peu par hasard. Enfin non. Surtout en fonction de sa date : le 29 septembre. Et je n’ai pas trouvé de marathon plus proche du 25 septembre 2013, parce que le 25 de ce mois, dix ans me sépareraient de mon mari. Alors j’ai pris un calendrier des courses et je me suis inscrite. Avec ce que cela impliquait : un marathon cela ne s’improvise pas. Enfin pas pour moi. Cela se prépare. Cela en fait des kilomètres à dérouler entre moi et la nostalgie. Cela fait passer tout un été. Un bel été où j’ai enfin découvert combien j’étais soulagée d’être seule, que mes projets en solitaire avait l’immense avantage de n’être pas de vagues utopies et que j’avais un corps qui servait enfin à quelque chose. Et puis de laisser cet échec-là derrière moi. Une prépa c’est un tunnel dans lequel on s’engouffre. On passe à autre chose. Semaine après semaine on y déroule ses entraînements comme on ferait des gammes. On s’inquiète, on se félicite ou se maudit. Bref on vit. Sans trop penser à ces 10 ans qui s’annoncent et dont on sait que malgré toute la distance que l’on déploie avec ses émotions, cela reste toujours un cap à passer… à cause des regards qu’on ne l’on peut s’empêcher de jeter en arrière, du constat que l’on fait de sa vie, de ce qu’elle est devenue, des choses que l’on a réussies ou de celles où l’on a échoué… et du manque dont la béance me saisit parfois.
Alors j’ai couru tout l’été. Avec entrain et méthode. Et puis de retour à Paris, les choses se sont un peu gâtées. Mon tendon d’Achille droit a décidé de jouer les Castafiore, braillant sa rancœur à plein poumon, et comme si cela ne suffisait pas, les douleurs à l’impact sous mon pied gauche (séquelles de fracture du second métatarse) on fait un retour remarqué en scène. J’ai stoppé là les entraînements, me suis écroulée littéralement de fatigue le weekend précédent l’épreuve. Le samedi suivant, j’ai pris le train pour débarquer à l’hôtel de Paris. Une adresse que l’on m’avait recommandée et que je recommande vivement. Quelques heures de sommeil agité plus tard me voilà attablée devant un dominical petit déjeuner (servi exceptionnellement à 6 heures tapantes pour satisfaire les exigences digestives de nos sportifs estomacs !). Le temps de me bricoler autour de mon tendon d’Achille un bandage avec du KT tape chargé d’espérance quasi mystique et de m’enduire de crème anti-frottement — toujours mon épitact “pieds secs” qui ne m’a jamais déçue en quelques parties du corps où je l’applique — et je m’en vais prendre la navette de l’autre côté du pont. Je prends place auprès d’un jeune homme sympathique qui a déjà couru l’épreuve et m’en livre les détails. J’ai à peine le temps de m’inquiéter que j’apprends que le chemin de halage, représentant environ  80 % du parcours, est constitué d’un mélange de terre et de sable parfaitement stabilisé. Mon Achille droit et mon Lisfranc gauche s’en félicitent incontinent ! J’échange encore quelques sms, tweets ou messages divers puis j’éteins mon portable sur l’injonction de mon Tarquinou : “ne sois pas en retard et ne te dope pas trop !” En deux temps, trois mouvements, je récupère mon dossard et rejoins un vestiaire où je parviens sans trop d’attente à accéder aux toilettes (l’organisation de cette épreuve est sincèrement un modèle du genre !). A la consigne je retrouve mon voisin de bus avec lequel nous échangeons force encouragements. Les rues de Mayenne sentent bon l’arnica et les pommades chauffantes. Je me retrouve 35 ans en arrière dans les allées du Bois de Boulogne un dimanche matin, jour de départ du Cross du Figaro… Mais bientôt, je sais que c’est l’heure de l’échauffement et je le redoute. Dès la première foulée, je sais que le tendon n’est pas rétabli et qu’il va falloir composer avec. Le départ est donné à l’heure, sans bousculade et en toute courtoisie (cela m’a changé des courses parisiennes !). Le début du parcours ne présente pas d’intérêt particulier si ce n’est qu’il est constitué de trois boucles (une petite et deux grandes) Trois passages auprès du staff de l’organisation. Et par trois fois je m’interroge… “n’est-il pas plus raisonnable de renoncer maintenant et de trouver un véhicule pour rentrer sur Laval plutôt que de risquer un abandon en pleine campagne ?…” Pieuse question de forme évidemment, on ne renonce pas maintenant ! Après quelques kilomètres, je me rassure, la chaleur de l’articulation aidant, j’oublie un peu ce tendon qui tire, je m’installe dans mon allure marathon et profite de la course. Sincèrement, c’est, avec la Balade de Riquet, une des plus jolies épreuves à laquelle j’ai participé, toutes deux se déroulant d’ailleurs au bord de l’eau, bercées par les écluses qu’elles enjambent. J’ai passé le semi à l’heure (1h.59’07”), toujours aussi étonnée de notre faculté à cavaler exactement dans l’allure souhaitée. C’est au kilomètre 25 que les choses se sont gâtées. J’ai d’abord senti l’Achille qui protestait à droite puis, sur sa gauche, le Lisfranc s’est mis à rouscailler. Au 26ème kilomètre j’étais déjà dans le rouge… Le joli tapis soyeux qui tapissait ce ravissant chemin les avait tenu en respect sur 26 bornes, c’était déjà bien. Sauf qu’il m’en restait 16 à parcourir. Je savais que la suite n’allait pas être une partie de plaisir. J’étais en deçà de la vérité. J’ai recroquevillé mon pied gauche dans ma chaussure pour essayer de ne plus taper sur le sol le point d’élancement et j’ai essayé d’oublier ce tendon. Le reste est dans tête. Je ne sais plus rien du paysage. Je me souviens des sourires, des encouragements que des inconnus m’ont lancés. Merci à eux. Je me souviens devoir m’arrêter et d’avoir envie de pleurer et puis des coureurs sont passés, ils m’ont lancés des “tiens bon” et aussi des regards de connivence. A un moment les douleurs osseuses était si fortes à gauche que je me suis déchaussée et longuement massée avec de la pommade calmante que j’avais emportée. Quand j’ai repris ma route, j’ai crû que j’allais hurler. La seule solution qui m’est apparue c’était d’abandonner. Mais je ne voulais pas d’un échec. J’en avais déjà connu un et je savais que c’était encore plus long et plus difficile à digérer que les 7 ou 8 bornes qui me séparaient de l’arrivée. C’est à ce moment que dans mon mp3, une voix s’est mise à chanter en espagnol. C’était une chanson que m’avait envoyée Pablo, quelques heures avant le départ quand il me manquait quelques titres pour compléter ma “playlist”. J’y ai vu un encouragement de marathonien… et puis j’ai pensé à la ténacité de ma zomozygote qui collectionne les médailles sur les “ironman“… et puis j’ai pensé aussi à Stéphane. Voilà. J’ai décidé de serrer les dents et, puisque c’était si dur de repartir de ne plus m’arrêter jusqu’à l’arrivée. Enclencher le mode “robot”, ne plus penser mais avancer, exactement de la même façon que durant ces entraînements sur tapis roulant que j’exècre tellement.  Je me suis nourrie de tous les sourires que l’on m’a lancés sur la fin de ce parcours, j’ai frappé dans les mains menues que tendaient les enfants, j’ai pris comme du miel tous les encouragements que l’on s’est lancé entre nous, parce que je n’étais pas la seule à souffrir : “allez on y presque” “la fin est dure mais c’est la fin. Là, il faut tenir”. Sans tous ces gestes, toutes ces attentions, je n’aurais jamais tenu. Je voulais juste finir. Que cela s’arrête enfin. J’ai piqué un dérisoire petit sprint sur les derniers 50 mètres. Je finis les courses ainsi depuis l’âge de 11 ans, celle-ci aussi… Et puis je me suis assise et j’ai pleuré. Je devais avoir les yeux brouillés parce que je n’ai pas fait 4h.15 comme je le pensais mais 4 heures 17. J’ai pleuré bêtement parce que j’avais mal et que cela avait été la course la plus terrible que j’avais terminée et que j’étais tout à la fois fière d’avoir tenue bon et déçue de mon temps. Mais j’ai vite ravalée mes larmes, j’étais bien trop gênée de l’inquiétude que je suscitais. Une dame s’est assise a côté de moi et m’a expliqué qu’elle m’avait suivie presque tout du long. Elle avait repéré mon bandage et se motivait en se disant que si j’y arrivais en étant blessée elle pouvait y arriver aussi. Et elle m’en remerciait. J’en était toute émue. Je suis restée un peu, je me suis chauffée à l’humanité de celles et ceux qui arrivaient et qui savouraient leur joie d’être là. J’ai profité encore quelques instants de cette formidable ambiance de course où l’on se parle, se félicite et se congratule avec chaleur et sincérité et puis j’ai pris le chemin du retour. A l’hôtel, des douches avaient été laissées à disposition des clients sportifs et j’ai dû faire un effort pour m’arracher à la chaleur de l’eau et me rendre à la gare. Je garderai de l’accueil à Laval et de l’organisation de l’épreuve un excellent souvenir que ne viendra pas même gâter la vendeuse du “snak-bar-presse” L’Univers qui expliqué doctement que “non on ne vendait pas d’eau” et que “non, on n’avait pas le droit non plus de remplir mon bidon d’eau du robinet“… j’ai heureusement connu des buralistes plus urbains
J’ai fait encore des rencontres, des chouettes celles-là, parce que quand on vient de partager 42 bornes, on se trouve vite des affinités et puis je me suis assise dans le train du retour près d’un gentil monsieur qui m’a montré ses photos de vacances. A un moment, je me suis retrouvée seule. Alors j’ai pensé que le 25 septembre était vraiment derrière moi. J’ai posé mes coudes sur mes genoux, j’y ai enfoui mon visage et j’ai enfin pleuré à gros bouillons.