Et au bout de cinq ans moins deux ou trois poussières, cela s’est arrêté. Il faut dire que la vacuité y était tellement manifeste que je ne pouvais plus faire autrement que de la regarder en face ; comme une maladie silencieuse, elle avait tout envahi, aucune fonction n’avait été préservée, aucune alcôve dérobée ou de jardin secret pour se retrouver. Petit à petit, renoncement après renoncement, elle avait tout rongé. Le vide parfait. Le vide absolu. Un vide tellement sidéral que l’on ne n’y maintient évidemment que pour se cacher d’autres maux. Des maux plus sombres. Pourtant quand il n’y a plus eu que quelques poussières pour me séparer de cette demi-décennie, j’ai eu honte de moi. Honte à pleurer de ma lâcheté, celle de traîner ma peine, de ne pas oser savoir pourquoi je me confinais dans un tel vide. Honte de ces rêves enterrés vivants et de ces tombereaux de désillusions que je charriais l’air de rien… Comme si arborer un air indifférent suffisait à vous mettre à l’abri de la vie… 

… et de la vérité. Je sais bien pourquoi je remplis ma vie de vide. Une sombre histoire de bonheur perdu et de résignation. Une intrigue presque romanesque sauf que mon prince charmant est mort alors le bonheur est devenu un eldorado un peu compromis… ou en tout cas tellement improbable qu’il ne faut pas compter dessus. Voilà, cela va faire bientôt dix ans que je joue et rejoue la trame de la même comédie. Avec des couplets plus ou moins longs, avec des refrains plus ou moins entraînants… des espoirs plus ou moins réels, mais au fond, c’est toujours le même air… et cinq ans c’est long.

Cinq ans, c’était le temps qu’avait duré mon mariage. Ce qui ne signifie pas grand chose si l’on sait que c’est avec un enfant dans les bras et l’autre bien au chaud dans mon ventre que mon époux m’avait passé la bague au doigt… Mais cinq ans de bonheur cela avait un sens. Cinq ans de vide aussi… et cela m’a terrifié. Une terreur soudaine, un peu irrationnelle qui m’a mise à l’abri de la tristesse, des regrets ou des doutes.

L’avantage du vide, c’est que lorsque l’on décide de ne plus le partager, votre vie est exactement la même.  Il n’y a pas d’échange d’objets pris en otage sur un pont dans le brouillard, pas de petites cuillères à compter, à recompter et à se disputer. Ce qui devait être rendu tenait dans une petite enveloppe… Un vide si grand que les enfants ne se sont même aperçus de rien. Alors ma vie est restée strictement la même. Sans aucune accroche qui ne puisse me faire penser ou regretter ce passé. Bientôt dix ans de solitude. Peut-être m’en faudra-t-il cent pour réussir à me défaire d’elle. Je ne sais pas. Ce que je sais ce soir c’est que quant à ne pas avoir d’avenir du tout, l’inconnu est plus riant que le néant… Et quant à pleurer sur soi, autant le faire pour de bonnes raisons et n’embarrasser personne de sa peine…