Autant vous le dire tout de suite, il y avait bien longtemps - presque deux ans - que je n'avais pas pris le départ d'une épreuve de course à pied. La faute aux fractures, aux blessures de tout poil, à la couture (je souffre du syndrome de monomanie cyclique), à Mademoiselle Azerty, à la vie. Bref, je n'avais pas tout à fait arrêté de cavaler mais j'attendais que l'envie me tenaille de nouveau pour m'inscrire sur une épreuve. L'envie elle est venue à l'automne, juste à temps pour glaner une place -très chère !- au semi marathon de Paris. Ce n'est certes pas la course que je préfère (je l'ai même détestée en 2010 quand j'en ai passé la ligne d'arrivée en marchant pour cause d'embouteillage monstre !) mais elle avait un petit air de déjà vu rassurant (outre qu'elle nécessite peu de logistique pour la mi-banlieusarde mi-parisienne que je suis). Passées les résolutions prises lors de l'inscription, je dois avouer que je ne me suis préparée que très moyennement. Un peu de fractionné au début pour retrouver de la vitesse et des sorties de plus en plus longues mais qui n'ont jamais dépassé les 16 bornes ... et surtout de plus en plus rares puisque ces cinq dernières semaines, je ne faisais qu'une sortie hebdomadaire ! La seule chose que j'avais soignée par rapport à mes anciennes prépa c'est la PPG (préparation physique générale) à la faveur d'un Club se sport qui s'est ouvert en face de mon boulot (monomaniaque toujours...). En dépit de cette préparation un peu loufoque (ou pour le moins désordonnée) je sentais bien que je n'étais pas en trop mauvaise forme et je dois reconnaître que bien que n'ayant jamais eu des liens très étroits avec mes chaussures (à telle enseigne que je les enlevais à la première occasion) mes inov' f195 me transportaient d'aise ! Je n'avais jamais eu de chaussures aussi réactives et aussi légères (merci Olivier pour tes conseils si judicieux) et je sentais bien qu'elles ne demandaient qu'à s'envoler. Pour clore ces préparatifs peu rigoureux, dans les heures précédant le départ j'ai fait ce qu'il ne faut jamais faire : IMPROVISER ! Et ce par trois fois :
  • en changeant mes lacets classiques pour une paire géniale de lacets élastiques et réglables autant au sommet qu'à la base des œillets, paire ramenée de San Francisco puis oubliée, avant d'être exhumée de ma valise "CàP" ouverte la veille pour y chercher mon porte-dossard.
  • en me concoctant un petit déjeuner à la composition imaginée le matin même (crème de riz et arrow-root cuits dans du lait écrémé)
  • en élaborant spontanément - après mon petit déjeuner roboratif - une boisson d'effort que je n'avais donc JAMAIS testée en course :
    • 200 ml de jus de pomme
    • 200 ml d'eau
    • 2 à 3 cuillères à café de sirop d'agave
Et si je n'ai aucune hésitation à partager la composition de ce breuvage, c'est tout simplement que je me suis félicitée de m'être fait confiance ! Cette improvisation (comme les deux autres d'ailleurs) était une excellente initiative de ma part (et c'est suffisamment rare pour être souligné !).
Dimanche 3 mars - réveil à 6 h.45. Après la préparation du petit-déj et de la boisson d'effort, je m'attaque à l'arsenal anti-ampoule... et comme j'ai perdu la main, je perds également un temps fou ! Je fonce en oubliant mon tricot (mon passe-temps dans le métro), mes mouchoirs en papier et mon portefeuille ! Peu importe, j'ai le plus important : mon dossard et un ticket de métro (il m'est arrivé par le passé d'avoir déjà oublié mon dossard...).
J'arrive sur les lieux de la réjouissance à 9 heures 20 (avec 20 minutes de retard donc) et cafouille pour trouver la consigne (non elle n'est pas au Village sportif mais le long de l'esplanade). Je patiente pour y déposer mes affaires que j'ai prudemment enfermées dans un sac plastique orange vif agrémenté de joyeux fils de raphias bleu canard et ainsi le repérer rapidement lors de la cohue qui suit l'arrivée...  puis... je... commence... la........ queue............ aux.................... toi................. let...................... t..................... e........................ s....................
Une queue si longue et si lente que j'ai vite compris qu'à ce rythme, je n'avais strictement aucune chance d'être à l'heure au départ ! Bref, comme toujours, j'ai pesté contre la sous-estimation chronique du nombre de wc nécessaires au soulagement de 30.400 coureurs et coureuses et pris la direction des sous-bois où j'ai rallié le coin des filles (en face de celui des garçons, chacun respectant scrupuleusement le territoire de l'autre sexe). Tout aurait été parfait si déjà concentrée sur ma course j'avais davantage prêté attention à la végétation... et ainsi évité de poser mon postérieur sur une ortie !!
Danse urticaire et échauffement confondus, c'est en sautillant et en gesticulant que j'ai rejoint mon sas de départ (1h.50) où je visse dans mes oreilles les bouchons de mon mp3 (quasiment au sens propre puisqu'il s'agit d'un appareil destiné à fonctionner sous l'eau). Malgré la qualité sonore de ce dernier, je surprends quelques conversations qui m’inquiètent pour le moins... " Ah bon ? mon voisin de droite n'a jamais fait mieux qu'une heure au 10 km ? Mais alors que fait-il donc dans le sas des "1h.50 " ? Et oui, j'allais bientôt découvrir le mal qui ronge le départ : la surestimation manifeste des allures !
Une fois franchie la ligne et quelques hectomètres parcourus, je réalise que "c'est beaucoup trop mou !" J'ai beau me méfier de ces premiers mètres où la fougue force par trop notre allure, j'ai pris suffisamment de départs dans le passé pour savoir que le train de celui-ci est celui d'un départ de marathon à l'économe mais non celui d'un semi !
Un coup d’œil sur ma montre me le confirme : je suis même sous mon allure marathon ! Incontinent je grimpe sur le trottoir mal stabilisé -où je ne suis pas seule ! - pour essayer de reprendre un peu de vitesse. Nous nous suivons à la queue leu leu en remontant sur plus d'un kilomètre des coureurs qui papotent, s'agglutinent ou s'arrêtent au milieu pour refaire leur lacet (véridique !) Mal installée dans le rythme de la compétition, je décide de cesser de regarder ma montre et de pester contre mon allure (en tout état de cause hormis me faire pousser des ailes, je n'ai aucun remède) et de cavaler en laissant mes jambes décider seules de leur cadence. Un coup d’œil oblique après le kilomètre 5 m'indique que je suis à 12,5 km/h en vitesse instantanée. Même si je sais que cette mesure isolée n'a aucune valeur, je suis contente de savoir que je peux encore rouler à cette vitesse, fusse pour quelques instants !
Mon élan allait pourtant vite retomber : avenue Daumesnil, je me fais percuter de plein fouet par un irascible piéton qui avait entrepris de traverser l'artère coûte que coûte. Front buté et épaule agressive, le choc est violent. J'en ai le souffle coupé et je ne passe pas loin de la chute (merci à la PPG de m'avoir tant apporté en stabilité !). Un coureur sympa prend de mes nouvelles "Ca va M'dame ?" - "Oui oui ! Merci beaucoup !" La solidarité des coureurs me réconfortent ! J'attaque la méchante côte sans élan mais je la grimpe finalement pas trop mal (cela sert quand même de cavaler dans les vallons axonais !) Je recompose tranquillement mon allure et je risque un nouveau coup d’œil sur mon temps au 10 km : 53 minutes. Bon ce n'est évidemment pas mon record mais je sais à cet instant précis que j'ai eu raison de prendre le départ ! Cet instant précis mais pas l'instant suivant : une douleur lancinante s'est mise à irradier de mon avant-pied gauche pour me projeter pendant cinq kilomètres dans une terrible gamberge...
J'abandonne ? Je continue ? La petite voix de la raison (la même que celle qui avait glissé un ticket de métro dans une poche de mon camelbak) me souffle ardemment de ne pas réitérer mes piteux exploits montpellierains (16 km avec une fracture du second métatarse du pied gauche) et de foncer ventre à terre vers une bouche de métro. Châtelet, ligne 1, direct Château de Vincennes. On ne peut rêver mieux... Quoique... une autre résonne pour me dire "non ! elle irradie mais elle n'est pas encore insupportable. Souviens-toi Montpellier tu ne pouvais plus poser le pied par terre !" Je décide de faire un test in situ : je change de foulée et j'attaque par le talon. Mes chaussures ne sont pas du tout faites pour cela mais je persiste. Le test est concluant : la douleur est moins vive quand je n'appuie plus sur l'avant-pied. Par ailleurs, quand j'attaque sur l'avant la douleur me paraît stable. Je continue, ce n'est pas une fracture !!  Ne me demandez pas d'où je tiens le bien fondé de mon diagnostic qui relève bien davantage de la croyance que de la médecine mais sur le moment je me le suis tenu pour quasi-scientifique !
Quand je relève la tête de mes considérations orthopédiques, je ne sais plus très bien où j'en suis dans ma course... Oh ! j'arrive à la Bastille ! La place n'a jamais été aussi belle sous ce soleil et pour une fois les gens agglutinés - au lieu des sombres revendications manifestantes - sourient et clament des encouragements ! Je nage dans le bonheur ! Je passe devant le Cabinet. Non, cette année, je n'y reconnais aucun riverain. Tant pis, je salue malgré tout silencieusement les lieux. Je dépasse le stand des ravitos du kilomètre 15 et réalise qu'il est peut-être temps de m'alimenter. Ce que je fais d'un gel à la pomme verte (parce que les gels à la pomme verte me rappellent toujours la balade de Riquet). Depuis que j'ai décidé de ne plus faire attention à mon pied gauche, je reprends un peu de vitesse et gambade jusqu'au kilomètre 17 en attendant le mur (je mange toujours le mur au 17ème, c'est invariable). Quand je sens les jambes s'alourdir je reprends un gel en essayant de ne pas écouter les braillements de mon pied gauche.
Pour m'aider à passer ce cap, je me fais mon film : "en réalité je cavale un marathon et il me reste 25 bornes à faire..." Oui, je suis atteinte du syndrome "plus j'approche, plus c'est dur" donc il suffit de reculer le but pour que cela paraisse plus facile ! Mon cerveau se laisse gentiment tromper et je ne souffre plus trop sur la fin du parcours. Je ne fais plus attention à mon temps, de toute façon, j'ai fait de mon mieux et c'est déjà pas si mal. Je décide de profiter de l'instant. Je suis ravie d'être là. Je fais des grands sourires aux photographes en levant les bras au ciel : j'ai toujours un air lugubre sur les photos de course, il faut que cela change !
Je dépasse des coureurs qui s'arrêtent et j'en suis triste pour eux, j'ai envie de les tirer par la main... jusqu'au moment où j'avise devant moi un jeune homme qui piétine avec difficulté en supportant un drapeau rouge et blanc dont le message, comme ceux qui recouvrent son tee-shirt, est à la gloire de Nicolas Sarkozy. Si je suis la première à me poser en donneuse de leçon quand il s'agit de respecter les valeurs démocratiques à commencer par le droit de ceux qui ne partagent pas mes opinions de s'exprimer librement, j'estime qu'il est en revanche parfaitement déplacé de faire d'une manifestation sportive une tribune politique ! Bref, c'est avec une rare saveur que j'ai doublé l'individu tout en cherchant son regard des yeux. Regard qu'il n'a jamais tourné vers moi. Et j'ai alors compris à sa mine sombre qu'il avait dû endurer plus d'une raillerie durant ces 21 kilomètres...
Je vois bientôt se profiler l'arche de l'arrivée, je ne regarde plus ma montre, je sais que je suis sous les deux heures, que mon pied a tenu, que j'ai passé un bon moment, que d'autres courses viendront bientôt... Je me fais plaisir en me tirant un - tout petit - sprint et je réalise que non, je n'ai pas du tout envie de m'arrêter ! J'ai encore beaucoup de jus à dépenser moi ! 1 heure 55 minutes et 25 secondes. C'est pas mon meilleur temps mais je n'en suis éloignée que de 3 minutes, ce qui me met en joie pour une course de reprise ! Assez en joie pour ne pas être trop dépitée par l'inorganisation manifeste du ravitaillement final. De haute lutte j'ai réussi à m'emparer de deux quartiers d'orange et d'une bouteille d'eau (mais non de bananes ou de boisson de récupération). Tant pis, je sors du sas, cela me dégoûte un peu de voir tous ces coureurs épuisés devoir se battre devant des tables vides quand les cartons sagement entreposés derrière elles débordent de denrées... Décidément l'organisation d'ASO ne me convaincra pas non plus cette fois-ci...
Au final, je suis tout à fait contente de ma course. La douleur de l'avant-pied gauche a disparu dès que j'ai cessé de courir, aucune ampoule n'a fleuri (c'est proprement exceptionnel !) et je n'ai quasiment pas eu de courbatures le lendemain ! Bref, une chouette course de reprise ! Même si je sais qu'il va falloir régler ce problème d'avant pied douloureux avant courir de plus longues distances, cela n'empêche pas de s'inscrire d'ores et déjà sur de plus longues épreuves...

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