Azerty -8 août 2012

Je n'ai jamais choisi les chats avec lesquels j'ai vécu. Le premier, celui de mon enfance l'avait été par Zomozygote. Puis, le second, mon chat Bidule était tombé dans ma vie comme un caillou au milieu d'une mare pour ne jamais cesser d'y faire des ondes. Caramel, chaton affamé avait suivi mon mari dans la rue jusqu'à se faire adopter avant d'y retourner se perdre quelques mois plus tard. Et puis enfin Minou, l'aimable et vieux matou au cœur d'or n'avait plus personne pour s'occuper de lui alors il est simplement venu s'occuper de nous. Bref, c'était toujours eux qui m'avait trouvée...

Je m'étais bien jurée de choisir le prochain ainsi que le moment où il entrerait dans ma vie... quand un chien le déposa à mes pieds. C'est ainsi que Mademoiselle Azerty du haut de ses dix jours de vie a conquis la place par KO... Allez donc résister au plus formidable arsenal de séduction que possède un chaton, qualité au demeurant tout à fait fondamentale pour assurer sa propre survie. Allez donc résister à un regard humide et implorant d'yeux à peine éclos, à des miaulements de détresse chuchotée  et pis que tout... à l'abandon confiant qu'elle vous offre lorsqu'elle a considéré que vous étiez précisément celle qui allait lui sauver la peau :  difficile de ne pas se sentir investie d'une héroïque mission !

Je dois avouer que si l'animal a eu la délicatesse de me laisser penser que je n'étais point étrangère à cette belle entreprise de sauvetage, j'ai toujours eu le sentiment diffus mais prégnant qu'elle en était le premier artisan. Elle me pardonnait tout, les biberons mal dosés et les gestes malhabiles pour tenter de les lui faire avaler, les nuits passées seule entre deux bouillottes et les heures d'épluchage à lui enlever les tiques dont elle était recouverte. Elle ne pesait à peine plus de 100 grammes et de ces quelques grammes irradiait une rage de vivre qui forçait mon respect. Je sais bien que je l'ai pas sauvée. Elle s'est d'abord sauvée elle-même.

Et à coté de ce que vétérinaires ou internet ont pu m'apprendre (informations ô combien précieuses !), elle m'a aussi enseigné quelques félines évidences. Je sais désormais que le lait coagulé dans les poils se nettoie bien mieux avec de la salive qu'avec de l'eau. Et ce faisant j'ai découvert incidemment que porter l'odeur de la première la rassurait grandement. Illusion ou non, j'ai eu le sentiment qu'à partir du moment où nous partagions cette odeur, elle n'en était que plus calme. Alors tous les matins je portais et reportais mon index à ma bouche pour consciencieusement faire sa toilette. Et si je vous dis que certains matins encore la bellote m'abandonne son pelage en ronronnant quand je retrouve les gestes d'antan, je ne mentirais pas vraiment...

Le temps de la découverte est venu. Celui où elle a quitté le confort douillet de ma peau pour... faire le tour de mon corps de géante ! Allongée par terre elle me contournait lentement sans jamais cesser de garder contact, revenant vite vers mes mains au moindre bruit suspect. J'étais exactement les frontières de son monde ... jusqu'au jour où elle s'est enhardit à me quitter de... 10 cm ! avant de s'effaroucher et non pas de faire marche arrière (la pauvrette ne savait pas faire demi-tour !) mais de marcher gauchement à reculons en s'emmêlant quasiment les pattes dans son trognon de queue ! Deux jours plus tard elle était déjà loin.

Malgré le temps et l'attention consacrée j'ai constaté combien les siens lui manquaient. Se blottir contre les cochons d'inde la remplissait d'aise, sans doute en souvenir du temps où elle partageait la chaleur de ses frères et sœurs. Et après avoir entendu parler de singes orphelins rassurés par la présence d'une peluche, j'ai glissé dans son panier un substitut maternel en la personne d'un mouton blanc, ancienne possession de ma Tarquinette. Mademoiselle Azerty ne l'a plus quitté son mouton ! Elle ne dormait que contre lui, avant de prendre l'habitude de le traîner dans la maison au milieu des travaux du moment et des piles de bouquins... Puis de l'abandonner brutalement pour un hérisson volé subrepticement dans la chambre de Tarquinette et que nul n'a pu la convaincre de lui restituer ! C'est ainsi qu'avec le règne de Henri le Hérisson, le trafic de chaussettes qui assombrissait la vie de mes deux garçons a pris fin ! Il n'était pas rare en effet de voir la chatte filer ventre à terre tenant dans sa gueule un objet mystérieux poursuivie par Tarquinet ou Tarquinou lesquels hurlaient à tue-tête "elle m'a volé une chaussette !" Durant cette sombre époque, de nombreux couples de chaussettes furent définitivement décomposés.
                 
Enfin, après les larcins et les bêtises de mômes, exactement comme pour les enfants, on sent venir le temps des acquisitions : celui du mimétisme forcené. A sa manière et avec sa compréhension de notre monde étrange, Azerty s'est mise à me singer, à tenter de reproduire les gestes de mon quotidien.

Et j'ai compris que c'était dans l'intimité du silence des petits matins que les grands combats se gagnent ! Lorsqu'à la fin des vacances je me suis retrouvée dans l'impossible situation de devoir emmener ma chatte au bureau au prétexte qu'elle se savait pas se passer de son biberon, il m'a bien fallu la convaincre de laper ! Alors, à quatre pattes près d'elle j'ai mille fois fait l'aller puis le retour entre la tétine du bib et l'écuelle de lait. Je l'ai patiemment regardé s'approcher, me dédaigner, s'interroger et puis se laisser vaincre par son insatiable curiosité (et vraisemblablement son appétit !)

Si malgré de nombreuses tentatives et à mon grand regret, elle n'a pas adopté, les toilettes pour y faire ses besoins, je dois reconnaître qu'elle a parfaitement compris comment appuyer sur un interrupteur pour allumer la lumière et si par malheur elle se trouve face à une porte close, elle sautera et ressautera sur la poignée de celle-ci pour tenter d'ouvrir l'obstacle et y parvenir parfois !

Aujourd'hui cela fait exactement un an que Mademoiselle Azerty est entrée dans a vie. Une grande... qui pourtant se comporte souvent avec moi comme le bébé qu'elle était. Rarement à plus d'un mètre de ma personne, si je change de pièce, l'air de rien, elle me suivra. Elle ne joue les terreurs dans le jardin de la demeure qu'à la seule condition de rester dans mon sillage... Elle reste désormais seule sans miauler, ne passe plus toutes ses nuits dans mes draps et attrape même des souris ! Son plus grand défaut : un amour immodéré des claviers dont je ne suis jamais parvenue à la détourner. il suffit que je tourne les yeux ou le dos pour qu'elle y risque une patte et si je change de pièce, s'y vautrera de tout son long avec délices... Sans doute la faute à mon grand qui lui a dégoté ce nom si prémonitoire !

Voilà un an, que cette boule de poils qui tenait dans ma paume m'a séduite et me ravit ; pourtant dans ce tableau il reste une évidence que l'on ne peut taire : celle d'avoir été éloignée bien trop tôt de sa mère. Particulièrement peureuse, elle crache là où les autres félins lèveraient le sourcil. Et si parfois je n'entends plus son crachouillis durant un mois, il suffit d'un élément de nouveauté (changement de lieu, tête nouvelle...) pour que je sente immédiatement sa crainte s'installer et sa mimique apparaître... On s'en accorde. Et pour se rabibocher, on se câline...