Quand le bang a claqué, j'étais, insouciante, penchée sur un lacet multirécidiviste du filage à l'anglaise. 400 mètres plus loin, décidément gauche, j'ai décroché par mégarde celui que j'appelle — ensuite d'une défaillance coupable dans un dix bornes caniculaire — " Crashipode " lequel dans un poignant vol plané s'est retrouvé projeté exactement sous ma semelle droite qui, en ce départ endiablé, frappait l'asphalte à toute volée...

Crashipode, quolibet Ô combien immérité si l'on sait qu'il a, malgré ce traitement imposé, jusqu'au bout de ces quarante deux mille cent quatre vingt quinze mètres, battu en mesure le martèlement sur le sol de son bourreau de semelle...

dans ces vallons qu'on trouve encore charmants, bientôt dans ces descentes où l'on se lance éperdue pour "refaire" son temps perdu, dans les moments d'allégresse qui précèdent ceux où le doute s'installe ;

au moment où, en franchissant la ligne du semi j'ai exactement lu un "deux" et deux "zéro",
à ce moment précis où je me suis dit que je changeais de monde en m'étonnant d'avoir si bien réglé mon allure,

dans les moments où l'on pense aux siens, ceux qui sont là et les autres ; ceux qui ne sont plus.

Aucun d'entre eux ne le savaient mais dans Crashipode le mal nommé, il y avait une plage pour chacun. Un air où l'émotion m'étreignait. Le rire d'un petit dernier, une chanson partagée en 1992, une comptine ... Quelques minutes près d'eux, quelques minutes loin de ce temps que je me faisais défense d'égrainer. Un espace où se rencogner, chauffer son âme à leur amour. Un air pour reprendre son souffle. Quelques notes qui font monter les larmes aux yeux et puis reprendre courage et bientôt allonger le pas.

Trentième kilomètre, le mur se dresse brutalement. J'étais prévenue et je fais le dos rond en attendant que cela passe. — troisième mouvement d'un concerto pour violon de Vivaldi ; mesure à trois temps ? fichtre je ne saurais le dire... — Cinq cent mètre plus loin, la muraille est franchie, c'était donc un muret. Tant mieux.

Crashipode, bruyant pourtant lorsqu'il couvrait par trop les réconfortants encouragements que me dispensait sans compter mon amoureux en me tendant une gourde préalablement remplie de grenadine — douceur héritée de l'enfance qui me fait, dans l'adversité, office de "doudou". Peu m'importe Crashipode, j'ai lu les mots sur ses lèvres. Et ce n'est pas le breuvage qui m'est allé le plus droit au cœur...

Les mots, des mots qu'on annone à soi-même quand le mal s'installe. Kilomètre 35, une putain de côte. La énième mais la première que je doute d'achever en courant ; et puis la descente où l'on comprend que l'on ne se refera plus, la descente où chaque pas devient souffrance, où la violence des impacts contre le sol vous plante une volée d'aiguilles dans les cuisses. Le temps où l'on ne sait plus du tout s'il est ternaire ou binaire. Le temps où l'on serre les dents. Le temps que l'on décide d'ignorer. Le temps où plus comptable de ses forces que du chrono on choisit délibérément de monter celle-là en marchant et en se restaurant. Et puis où l'on recommence un peu plus loin parce que la douleur est trop forte, parce que chaque foulée est une souffrance. Et puis l'instant où l'on décide que l'on finira — et pas en marchant— et où la seule chose que l'on se répète c'est "Tu lâches rien. Tu lâches rien . Tu lâches rien" en se foutant bien de courir en mesure. Jusqu'à la fin. Plus que 800 mètres ; lui qui m'attend et bientôt partage mes foulées, alors talonnée par deux compagnons d'infortune qui m'alignaient dans le viseur, trouver, quand nous étions tous les trois sur la même ligne, les pattes pour faire grimper la cadence et ne rien lâcher de mon temps...

Quatre heures et neuf minutes, huitième des dames par la grâce de son relief qui décourage les performances et l'absence de primes qui en détourne les plus empressés à les chasser. Je sais bien que ce n'est pas une prouesse. Mais c'était le premier, je l'ai arpenté sur la terre de mes ancêtres et j'ai le sentiment que ce faisant, je ne les ai pas trahis...

Merci à Antonio Vivaldi (57 mouvements issus principalement de ses concertos pour violon) à Jean Sébastien Bach (et ses divines passions) à Mozart (et son requiem), à Telemann (concertos pour hautbois), à tous les autres qu'il serait trop long de citer mais qui se reconnaîtront peut-être depuis l'endroit où ils reposent désormais.

Enfin, pour sa patience qui a accompagné la longue préparation précédant ces quelques heures, pour son constant soutien, son endurance à supporter mes monomaniaques jacassements, son inconditionnelle confiance au cours de cette épreuve, je remercie plus que jamais mon amoureux.



*Ce billet est dédié à Ulysse, chien épris de liberté et de pérambulation et qui dans le silence des chemins de Haute-Loire a, maintes et maintes fois, partagé avec moi l'incomparable plaisir de cavaler à corps perdu.