Le très very good job de nineteen fifteen
A 5 heures, lorsque je l'ai vue partir dans la nuit, un numéro sur son cadre de vélo, l'air inquiet et résolu à la fois, j'étais déjà convaincue qu'elle ferait bien mieux que de se mettre à l'abri du ridicule.
Sur le site, après l'avoir rejointe "pedibus jambis que" c'est de loin que je l'ai vue préparer son barda.
A sa place il y avait écrit le même numéro que celui qu'arborait son cadre. Quelques numéros plus loin un athlète futé avait accroché un ballon gonflé à l'hélium. Lorsqu'au sortir du Pacifique, elle reviendrait chercher son vélo au milieu des 1.999 autres, j'espérais qu'elle se souviendrait de cette sphère argentée qui flottait joyeusement dans le ciel.
Elle est montée dans un car avec Xavier, sa cagoule sur sa tête, sa combine sur le corps et son numéro à peine visible.
Je l'ai alors attendue longtemps. Le temps de voir celle qui sera la première de l'épreuve accrocher son tube de ventoline sur son cadre, le temps de voir le champs se vider des humains aux bonnets de bains aux couleurs vives (une par tranche d'âge). Un café, un banc où l'on papote, la tension qui monte, et puis on en revient toujours à ce champs plein de numéros, encore de vélos et de chaussures prêtes à être enfilées. J'ai bientôt perdu ceux avec lesquels j'attendais. J'ai alors rencontré d'autres Français que je me suis dépêchée de fuir (il faudra que je vous raconte un jour ma sainte détestation des parents idolâtres et qui n'ont de cesse de vous assommer des exploits de leur progéniture !) Mon précieux et fidèle Canon me tenait suffisamment compagnie. La lumière était belle. Je rêvais que ce pâle soleil naissant réchaufferait peut-être cette mer encore grise et dont je savais la température glaciale. J'ai su plus tard qu'elle était à 13 degrés. Et aussi que sur le bateau à aube que je voyais voguer au loin la prière avait été faite à voix haute. Et puis aussi que l'hymne américain avait retenti.
C'est encore loin l'Amérique...
Deux lignes de petits bateaux, c'est cela que j'ai vu en premier. Deux lignes de bateaux qui avançaient lentement. Et puis comme des dauphins que l'on voit au loin, des gerbes sont venues griffer la surface de la mer. Des milliers d'éclaboussures et tout autant de têtes, de bras ou de pieds qui nageaient à quelques kilomètres de nous.
Je ne la lâchais plus des yeux, cette vague écume. Je la fixais intensément me répétant qu'elle était là ma précieuse frangine. Quelques hectomètres. Oui, elle y était maintenant. Et moi au bord je ne savais que répéter in petto "Fonce !" "Fonce ma belle !!", "Vas-y ma cocotte" "Sois fière, fière de toi" Fonce fonce championne !" Un joli temps, un joli temps juste pour avoir des ailes ensuite. Surtout aucune déception qui te gâcherait ton plaisir, qui te plomberait ta course... "Fonce fonce ma jolie". Bientôt quelques décamètres, je ne sais pas si les encouragements et les émotions sont conductibles dans l'eau salée mais si la réponse est positive alors ma ferveur a bien dû lui faire grignoter quelques mètres...
Quand la mer s'est faite plus calme le Canon en proue je me suis postée à la fin de la transition, juste avant qu'elle ne récupère son vélo. Le premier que j'ai vu passer était un Français dont je venais d'apprendre le nom — cocorico ! — et derrière lui beaucoup d'hommes évidemment . Et puis quelques femmes. Je regardais ma montre, je calculais en fonction des tranches d'âges que je voyais défiler sous mes yeux. Encore un coup d'œil au cadran, j'en étais à calculer qu'elle n'arriverait pas avant 5 bonnes minutes lorsque j'ai d'abord aperçu le gris de sa "tri-fonction".
Interloquée, sans oser y croire. Quand j'ai réalisé que c'était bien elle je me demande encore comment, submergée par l'émotion comme je l'étais, j'ai réussi à prendre une photo ! J'ai hurlé des encouragements, et surtout, ce qui était vrai, qu'elle était super bien placée! De loin je l'ai vu s'emparer de sa bicyclette, les chaussures coincées sur les cale-pieds prêtes à être chaussées et s'envoler pour 30 kilomètres qui n'avaient rien d'une balade de santé ! Et le cœur battant j'ai foncé au stand du chronométrage baragouiner dans mon charabianglais... oui... je n'avais pas rêvé...elle avait mis plus de 10 minutes de moins que le temps qu'elle m'avait annoncé dans les jours précédents !
Alors j'ai déambulé sur le site en me disant qu'elle était "dingue de chez dingue"... Et en repensant au jour où, il y a très longtemps, j'avais encore un papa et je regardais même la télévision... J'avais vu des images d'un triathlon. Découvrant ces trois disciplines et connaissant les prédilections de mon sportif de père, je lui avais immédiatement demandé pourquoi donc il n'en avait jamais concouru. Sa réponse a fusé : "parce que cela n'existait pas... pourtant qu'est-ce que j'aurais aimé cela..." Et, car l'homme n'était pas modeste, il a ajouté, "j'aurai été bon en plus ! ". C'est à cela que je pensais en déambulant sur le site et à l'immense fierté qu'il aurait ressenti. Je savais ses mimiques, ses silences, ses mains qui se frotteraient, ses yeux qui déborderaient d'émotion (et puis non je ne vous le ferai pas ce billet sur les parents idolâtres...)
A l'arrivée de son parcours cycliste, elle avait l'air fraîche comme un gardon. Et le sourire qu'elle m'a lancé en disait long sur ce qu'elle vivait. Oh oui elle était bien dans sa course... Un sourire par lequel je savais son bonheur. Il m'était tellement visible que c'était son moment à elle, son jour, sa course, celle si belle qu'elle n'avait pas laissé lui échapper. Je ne sais plus bien comment j'ai fait pour ne pas me briser les cordes vocales. Je sais juste que je me suis postée là où j'allais la voir arriver de loin, le Canon toujours en bandoulière, je me suis casée dans une belle place que m'ont faite ces san-franciscains qui encourageaient chaque concurrent. Moi je me sentais gourde avec mon anglais balbutiant, alors je restais là, plantée sans rien dire. Ils sont passés des champions, certains ventolinés même et qui ne l'étaient plus à mes yeux, ils sont passés des bagnards, des visages où bien plus que la souffrance se lisait leur bonheur.
Et puis je l'ai vu elle, alors j'ai vociféré des bravos, des vivas et tout plein de charabia français. Et la belle, la championne qui s'était battu pendant presque 3 heures, avait encore l'énergie de m'envoyer le plus beau des sourires et de lever le bras encore une fois. Et ils m'ont tous souri ces ricains bien bâtis, contents d'accueillir des étrangers dans leur beau triathlon. "It's a good job nineteen fifteen ! It's a good job" Oui un very good job my sister !! Voilà, j'étais juste éperdue d'admiration. Je le suis toujours d'ailleurs... Mais s'il vous plaît ! N'allez pas lui répéter !
C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 21/06/2008
Cavalcades
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Commentaires
Bravo Bravo et encore Bravo ! championne(s) !
Bravo, heureux d'avoir des nouvelles.... ;-)
Tellement émue de la performance de votre Zomozygote que vous oubliez d'indiquer qu'elle a terminé quatorzième de sa classe d'âge, 46ème toutes classes d'âges confondues et 62ème si on tient compte des professionnelles (à moins que je me sois planté quelque part en lisant les tableaux de résultats). C H A P E A U !
C'est super bien raconté ...
De un ça donne envie d'être capable de faire du triathlon (sans la partie eau ;-) ) et de deux ça donne envie d'avoir une soeur qui raconte bien.
Félicitations donc ...
Que d'émotions ! Chaque phrase en contient plus que la précédente, ce devait être un temps merveilleux pour toutes les deux.
Je vous embrasse
Pour ceux dont les dates de visite ne leur donnent pas l'occasion de voir le triathlon de San Francisco, passez en fin de journée au pied du musée Maritime: vous verrez les forcenés qui s'entraînent toute l'année dans la retenue d'eau qui se trouve là. Mettez la main dans l'eau et vous aurez compris, pas tout compris, mais un petit peu ce qu'est le triathon de San Francisco. Mais contrairement aux craintes de Veuve Tarquine, on n'est jamais ridicule au triathlon de SF, d'abord parce que tout le monde sait que c'est dur, et surtout parce que les Américains n'ont aucun sens du ridicule, ni pour eux ni pour les autres, et c'est très bien comme ça!
Je n'ai jamais craint le ridicule. Pas plus pour moi que pour autrui. Et encore moins pour ma sœur en qui j'ai une absolue confiance.
C'est l'impétrante elle-même qui, appréhendant l'épreuve, répétait qu'elle craignait d'y être ridicule...
Wow ! Que d'émotions !!! Pour le coup je m'y voyais, en train de vociférer des encouragements, la larme de l'admiration à l'œil ! Bravo à vous deux, à elle pour la course, à toi pour le récit! Bises !
Une championne toute souriante. C'est beau. Très beau.
Et je reprends le commentaire de Franck car ça m'a fait vibrer tout pareil.
Le tri, c'est la vie :) Bravo à votre soeur!
Beaucoup d'émotion. C'est vrai que je me suis reconnue dans le rôle du parent idolâtre. Sauf que j'essaie, je dis bien j'essaie, de ne pas trop bassiner les autres. Parce que lors des compét des enfants, nous sommes tous des parents idolâtres. Mais l'émotion, oui, c'est bien celle-là :-)
J'ai adoré ton récit, on y sent toute ta ferveur à la soutenir et on retient son souffle jusqu'au bout haletant pour poursuivre "en esprit" cette course jusqu'au bout.
Félicitations nineteen fifteen (j'aime beaucoup le contraste entre la première photo, toute concentrée, et celle de la fin, tout en plaisir)
Moi aussi, j'avais des larmes d'admiration, et pour votre sœur et pour votre récit extraordinairement bien fait. Merci.
Mais c'est Génial !! il faut que tu balances ça sur le site, je vais t'aider moi. T'en fais pas pour ..., tu mérites de te faire mousser !!!
Très beau et rare, un blog de supporter/trice. Ça me donne envie de refaire un triathlon, comme l'unique et premier que j'ai fait : sur le bord en attendant mon frère !