Un jour peut-être je raconterais son amour des sacs poubelles — lesquelles avaient constitué son unique moyen de subsistance pendant de longs mois.
Un jour peut-être je saurais décrire l'allure qu'il avait quand il accourait lorsque je criais son nom , l'allure qu'il avait quand il allait cavaler dans Montmartre et rentrait ventre à terre en reconnaissant mon pas sur le pavé.
Un jour peut-être je vous narrerais l'histoire de ce voisin qui le guettait pour l'emmener chez lui mais s'étranglait chaque soir de dépit de voir s'ensauver la bestiole au moment où elle m'entendait glisser la clef dans ma serrure.
Et puis ses épiques conflits avec Tarquin... Ses provocations dont il avait le don. Et dont j'étais l'enjeu.
Plus tard peut-être, je vous conterai par le menu ces scènes fameuses dont les deux protagonistes ont disparu et dont le souvenir me réjouit autant qu'il me meurtrit.

Il s'appelait Bidule..
Ce matin, il avait à peu près 17 ans.
Hier, il vivait dans la rue. Moi j'étais étudiante à Paris et éperdument amoureuse d'un drôle de bonhomme qui allait peindre ma vie en rose. C'était notre chat à nous, notre première possession commune. Notre premier investissement, notre première projection dans un futur que l'on voulait obstinément heureux.

Il a tout connu.
Mon père qui me soutenait qu'il serait mieux dans la demeure que dans les ruelles parisiennes, les déménagements, les naissances, les départs en vacances avec les planches à voile sur le toit et les marmots qui braillaient, les nuits dans les tentes...

Lui était resté quand tout les autres étaient partis. C'était le plus proche témoin de ma vie et du cours qu'elle avait pris. Il avait essuyé les larmes de joies et celles des douleurs indicibles.
Pour moi, il était toujours là. — Invariablement, il venait m'offrir sa présence lorsque nous savions tous deux qu'il était le seul à pouvoir m'approcher.

Il s'appelait Bidule.
Ce matin, il avait à peu près 17 ans.