Putain de tendinites.
Un mois et demi de kiné, trois mois d'arrêt complet et il suffit que je m'arme d'un pinceau et d'un balai pour qu'elles reviennent !
Deux malheureuses journées à bichonner ma vieille baraque et je traîne désormais la patte tel un cycliste du Tour qui aurait bouclé une étape sans EPO !
J'ai le ligament marri quand je ne rêve que de détaler à toutes jambes.
Courir à perdre haleine, brûler le pavé et mes poumons avec, m'abîmer dans la fuite.
Cavalcade, diable aux trousses et sauve qui peut.

Journée maudite s'il en est.
Quatorze ans aujourd'hui.
« Papa est mort » j'ai dit à Maman.

Journée pourrie aussi, la perversion et le désir de puissance de certains juges d'instruction m'impressionnent encore...

Journée amère en outre.
Celle où l'on prend conscience que je n'ai aucun tempérament pour les démons d'autrui. La fréquentation des miens me suffit bien... Et puis je souffre trop à subir ce que je ne peux pas combattre. Or on ne combat jamais les dragons des autres. C'est un principe que la vie m'a enseigné trop douloureusement pour avoir oublié cette leçon... Moi je ne demande rien. Et encore moins que ma fréquentation requiert que l'on ferraille contre des ogres !

Cavaler, circuler, dégager.
Allonger le pas et ralentir son souffle, sentir que chaque muscle me conduit un pas plus loin. Et puis un autre. Et puis un autre.
Trisser, voltiger.
Se démener et se répandre aussi.

J'envisage d'oublier ces tendons capricieux et de chausser mes baskets.
Pour aller plus loin.
Quelques larmes couleront. Là, je m'y autoriserais.




Déjà rentrer chez moi. Quitter ce bureau assombri par la nuit. Mon bureau. Où je me sens chez moi aussi.
Rentrer chez moi.
Il n'y a pas d'enfant mais il a mon chat.
Et je sais que ce soir il se blottira contre moi.

Penser à manger aussi. Et puis couper le téléphone et cesser de vouloir tromper ma fatigue. Peut-être la laisser infuser dans un DVD en courtisant Morphée...



Prendre mon biclou.
Pédaler à perdre haleine.
Se mettre en danseuse et jouer les filles de l'air
Fuir ma vie aussi...



« Papa est mort » j'ai dit à Maman.



Moi je collectionne les démons — et les cercueils aussi...