J'en ai fait des piles à l'équilibre incertain.
Car je n'ai jamais cessé de les espérer, de les convoiter.
Malgré les remparts dont ils sont ceints désormais, ils ont continué à me faire rêver, à me faire soupirer.
J'escomptais qu'un jour ils viendraient de nouveau me ravir, me soustraire, me soulever ; qu'un jour je goûterai encore leurs transports.
Alors je n'ai jamais cessé d'en acheter...
J'en ai fait des piles à l'équilibre incertain.
Des piles dont j'ai entouré mon lit, comme pour en peupler mes rêves.
Des piles dont j'ai tapissé mes murs, comme s'ils pouvaient les faire tomber.
Des piles comme celles qui soutiennent les ponts. Des ponts qui vous font passer d'une rive à l'autre.
Je ne me suis jamais résolue à les laisser déserter ma vie, ils l'avait trop éblouie.
Peu m'importait que leurs pages soient désormais stériles, peu m'importait que dorénavant mes yeux soient vains à les percer.
Ils étaient là.
Tant pis s'il fallait me résoudre à ne conserver que le désir que j'avais d'eux.
C'était toujours mieux que de les entasser au rang des souvenirs.
Ulysse, Edmond Dantès, Pierre Bézoukhov, Scarlett O'Hara, vous n'avez jamais cessé d'exister.
Ulysse, Edmond Dantès, Pierre Bézoukhov, Scarlett O'Hara depuis les pages où l'on vous a couchés vous vous êtes faits gardiens, et puis rois, et bientôt conquérants.
Ma vue est plus fatiguée qu'il y a quelques années.
Mes yeux n'ont plus la même vélocité.
Les livres sont exigeants, ils n'aiment pas qu'on les abandonne trop longtemps alors ils se font plus austères, plus ombrageux aussi.
Mais pas très longtemps.

Mon infidélité n'a que trop duré, il est temps pour moi de les retrouver.