J'ai trop biffé de mots, trop déchiré de feuillets, trop tu en son temps ce qui me sortait par tous les pores de la peau au prétexte de ne pas gâcher ce qui était déjà mort-né. Alors les mots qu'on écrit dans la nuit et qu'on fait disparaître le matin venu, même s'ils ne sont plus nécessairement pertinents le soir suivant, qu'ils soient prémonitoires ou qu'ils deviennent furtifs et caducs, je ne les renie plus. J'ai attrapé la soif d'écrire comme j'avais celle de fumer. Sauf  que la clope que l'on calcine entre ses doigts jaunis ne réclame pas de temps, elle n'exige pas de vous d'addition dans l'instant, ce n'est qu'après qu'elle vous vole votre vie. Les mots, si eux vous préservent, ils sont plus gourmands du présent. Plus essentiels aussi. Alors quand la vie vous prend, on oublie de faire appel à eux, pas par infidélité mais parce qu'ils souffrent mal de l'indolence. Et puis les mots ne se laissent pas niveler sans regimber. Alors puisque l'on est tant lu que l'on a désormais des cachotteries, les mots se sauvent si l'on ne prend pas suffisamment de temps pour les polir, les faire reluire et les disposer de façon à finalement voiler l'essentiel.
Mais les mots me manquent par trop. Et puis taire ce qui vous consume c'est un peu les trahir, alors on est pas tout à fait fière et s'il on sait bien que sa vie est ailleurs et qu'elle n'a pas à être déroulée ici pour être dégustée, il n'en demeure pas moins que quand vos tripes se serrent et que vous arrivez devant la croisée des chemins, on aime aussi retrouver la quiétude des mots tout chauds qui vous font mettre le doigt sur ce qui fait vibrer votre vie. Je ne sais pas ce qui m'attend maintenant. Si les vies se ruinent dans un claquement de doigt, elles recèlent aussi des joies que je ne croyais plus devoir connaître. Alors nolens volens je sais bien que les mots sont la seule chose qu'il me reste pour me donner l'illusion que ma propre vie m'appartient.