Je ne fous plus les pieds au cimetière.

Parfois je lève un coin de rideau, pas seulement celui qui orne mes croisées mais celui que j'ai tiré sur ces deux ans et demi où j'ai compté mes abattis. Juste un coin, juste un fragment, un coin de cimetière sur quelques fragments de souvenirs. Tous ceux-là qu'on enterre parce que d'avoir goûté un putain de bonheur n'est jamais un bon motif pour s'interdire de vivre. Ils ne sont pas très loin, ils sont avec moi, mi-carapace mi-alibi. Je peux les contourner en dérision quand ils deviennent encombrants ou me réfugier contre eux quand je cherche un sens à ma vie. Je les fuis mais je les aime aussi.

Quand la vie m'aspire je les nargue et les défie. « ah ! ah !  vous voyez bien que vous n'êtes pas parvenus à me réduire à néant ! Je respire aussi fort qu'avant et si mon coeur ne bat pas de la même façon, vous n'avez pas réussi à l'étouffer ! » — piètre revanche que celle dirigée contre ce qui ne vous veut ni bien ni mal... —

Et puis parfois le temps s'arrête et prend celui de regarder derrière soi. Alors le silence se fait et la gorge se serre, parfois au milieu d'une phrase, parfois au milieu d'une nuit.  Je m'en vais alors soupirer et aussi pleurer contre eux, mes souvenirs heureux, ceux des temps où j'aimais aussi fort que l'on m'aimait : précieuse certitude dont le prix dépasse celui de tous les trésors du monde réunis.

Comble de la liberté, j'ai le droit d'en rire et celui d'en pleurer, irréfutable preuve que je me les suis appropriés, j'en ai fait mon histoire pour moins les subir, je les raille ou je les choie, et si je n'aime pas m'en parer je serais pourtant incapable de les fouler au pied.

Simplement je n'ai pas envie d'aller au cimetière, de voir les plantes brûlées par l'hiver, le marbre grisé par la poussière et gravé dans celui-ci le nom de mon mari. J'ai su ôter mon alliance mais pas encore toute ma culpabilité de vivre sans lui. Un coin de mes croisées suffira pour le moment.