La croisée au dessus du cimetière
Je ne fous plus les pieds au cimetière.
Parfois je lève un coin de rideau, pas seulement celui qui
orne mes croisées mais celui que j'ai tiré sur
ces deux ans et demi où j'ai compté mes abattis.
Juste un coin, juste un fragment, un coin de cimetière sur
quelques fragments de souvenirs. Tous ceux-là qu'on
enterre parce que d'avoir goûté un putain de
bonheur n'est jamais un bon motif pour s'interdire de vivre. Ils ne
sont pas très loin, ils sont avec moi, mi-carapace mi-alibi.
Je peux les contourner en dérision quand ils deviennent
encombrants ou me réfugier contre eux quand je cherche un
sens à ma vie. Je les fuis mais je les aime aussi.
Quand la vie m'aspire je les nargue et les défie.
« ah ! ah ! vous voyez bien que vous
n'êtes pas parvenus à me réduire
à néant ! Je respire aussi fort qu'avant et si
mon coeur ne bat pas de la même façon, vous n'avez
pas réussi à l'étouffer ! »
— piètre revanche que celle dirigée
contre ce qui ne vous veut ni bien ni mal... —
Et puis parfois
le temps s'arrête et prend celui de regarder
derrière soi. Alors le silence se fait et la gorge se serre,
parfois au milieu d'une phrase, parfois au milieu d'une nuit.
Je m'en vais alors soupirer et aussi pleurer contre eux, mes souvenirs
heureux, ceux des temps où j'aimais aussi fort que l'on
m'aimait : précieuse certitude dont le prix
dépasse celui de tous les trésors du monde réunis.
Comble de la
liberté, j'ai le droit d'en rire et celui d'en pleurer,
irréfutable preuve que je me les suis appropriés,
j'en ai fait mon histoire pour moins les subir, je les raille ou je les
choie, et si je n'aime pas m'en parer je serais pourtant incapable de
les fouler au pied.
Simplement je n'ai pas envie d'aller au
cimetière, de voir les plantes brûlées
par l'hiver, le marbre grisé par la poussière et
gravé dans celui-ci le nom de mon mari. J'ai su
ôter mon alliance mais pas encore toute ma
culpabilité de vivre sans lui. Un coin de mes
croisées suffira pour le moment.
C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 08/04/2006
Tarquin et Tarquine
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Commentaires
J'aime comme vous racontez votre lutte pour continuer à vivre avec bonheur. Continuer...... je vous souhaite beaucoup de bonheur. Si je vous écris aujourd'hui c'est parce que j'aime ce mot de croisées. Quand j'étais petite j'habitais une très jolie et très ancienne ferme et les fenêtres étaient de "vraies" croisées. Les carreaux étaient petits et de l'autre côté il y avait 2 beaux marroniers dont les racines encadraient une mare qui attirait plein d'oiseaux en plus des canards de la ferme. Merci pour ce beau souvenir que vous avez fait ressurgir.
Marrant comme votre douleur à la mienne, qui me suis "juste" fait largué par celle que je pensais être celle que j'ai cherché pendant 27 ans...
De mon côté je m'interdis deux choses : les musiques tristes et les cimetières : boulevards pour les souvenirs et la mélancolie. Et en même temps, t'as raison, il faut vivre avec, affronter, malaxer ta "culpabilité de vivre sans lui". Gloups. Pas lu un truc aussi dur depuis que Isidore macaque a piqué sa gomme magique à Oui-Oui ! (pirouette)
Allez moi je t'embrasse très fort si je veux !
Chère VT, je suis toujours émerveillée par la façon dont vous savez mettre des mots sur vos maux... Vous me disiez une fois que vous ne saviez pas toujours pourquoi les gens continuaient à lire votre blog... Et bien, moi, je le sais. Parce que vous avez une façon très personnelle de vous raconter. Rien ne ressemble plus à un blog qu'un autre blog. Le vôtre est à part. Dans la forme comme dans le fond. C'est vrai que parfois il y a de la froideur, mais comment vous la reprocher puisque c'est aussi cela qui vous fait tenir le coup. Hier, je me suis demandée comment il me serait possible de vivre la même situation que vous, moi qui suis TERRORIS+E à l'idée d'être seule, nos pas tant avec un homme, mais sans plus personne d'une famille qui, même si elle nous encombre souvent, est le fondement même de ce que nous sommes. Sans doute avons-nous des forces qui nous dépassent et qui se révèlent dans l'adversité ??? Lorsque j'habitais à Paris, j'allais me balader parfois au Père Lachaise (j'avoue même m'être assise sur la tombe d'Oscar Wilde, espérant secrètement que son génie allait remonter par mon séant !!!). C'est calme (!), c'est beau et c'était aussi une façon de faire la nique à la mort. Mais je n'avais personne d'enterré là-bas qui avait compté pour moi. Donc ça ne compte pas...
" je peux les contourner en dérision quand ils deviennent encombrants ou me réfugier contre eux quand je cherche un sens à ma vie " pensées affectueuses
Merci Veuve Tarquine de nous ouvrir la porte de votre refuge. Je ne me lasse pas de vous lire.
Gab, à 43 ans, je viens de vivre la même déconvenue.
Je viens me réfugier ici, j'y trouve de la force.
Je n'aime pas les cimetières non plus; leurs souvenirs gris et figés, que je préfère faire vivre dans mon coeur.
Une plaie, même bien cicatrisée, ne sera pour toujours qu'une plaie cicatrisée... On ne revient pas en arrière, même pour revivre le plaisir! Heureusement, les enfants nous forcent à porter notre regard sur l'horizon, là où le soleil se lève tous les jours. Bonne continuation.
de l'optimisme et de l'apaisement, c'est ce que je ressens en lisant ce post et les derniers. S'approprier son histoire, apprendre à l'aimer et lui donner un sens, se laisser à nouveau gagner par les petits bonheur du quotidien, il me semble que ce printemps t'apporte légèreté et enthousiasme. Je suis ravie pour toi, pour tes bouts de choux et pour nous, chanceux témoins.
Tu es merveilleuse vt, tes mots sont d'une poésie rare.....
quand j'ai voulu "me" faire un blog, j'ai cherché ce qui existait, pour voir, me documenter, et le tien était très beau donc je l'ai mis dans mes favoris et je le regarde régulièrement, depuis environ 2 mois. J'ai aussi gardé deux autres blogs, l'un de dessins politiques, genre Cabu et l'autre une femme qui blogge depuis l'Irak.
J'aime beaucoup le mauve doux du fond et la qualité superbe de tes photos, bichromes. J'aime bien tes textes, ils sont d'une tristesse si profonde. Je ne peux pas dire "si belle" parce que j'imagine comme tu t'en passerais bien... En même temps il y a toute une richesse dans ta vie, comme de regarder les gens par la fenêtre, un jour de pluie. Finalement, je me suis fait un blog, tout simple, c'est autre chose, mais j'aime beaucoup revenir sur le tien. Même les choses simples tu sais les rendre bien, et tu habilles la tristesse. J'aime lire ton blog comme j'aime regarder les gens dans la rue de ma fenêtre, toute cette vie à laquelle on ne participe pas toujours, c'est la même sensation, d'être en vie et aussi en retrait de la vie.