Quelques parages du passé
J'y allais souvent dans ce service d'un grand
hôpital parisien où se situait le bureau
d'un éminent expert judiciaire . Je m'y souviens encore de ma
première expertise où j'étais
terriblement impressionnée par la renommée du
grand homme. Ultime détail cocasse, je me souviens
même des chaussures que je portais !
Et puis j'y suis retournée souvent ; j'ai assisté
et participé à des prises de bec d'anthologies,
à des discussion où se sont joué le
sort de nombres d'handicapés et aussi la
responsabilité de réputés praticiens.
Comme le voulait l'usage, je sortais lors de l'examen de la victime par
les médecins présents.
Alors je faisais quelques pas et je poussais une porte
vitrée pour me griller une cigarette. Sur un
espèce de rampe, j'absorbais consciencieusement mes
bouffées empoisonnées. L'endroit m'intriguait et
je m'interrogeais parfois sur l'usage de cette porte à
moitié dérobée où
visiblement les piétons n'avaient pas le droit de
cité. Mais pour y fumer en surveillant une porte du coin de
l'œil l'endroit était incontestablement parfait.
De longues années plus tard, j'y suis retournée.
C'était juste après que Tarquin l'avait franchie
sur un brancard. La porte n'avait d'utilité que pour le SAMU.
Alors puisque désormais c'était lui que
j'attendais dans ce service de neuro-chirurgie, j'ai repris mon poste
d'observation.
J'y ai fumé des nuits entières sans savoir si au
matin, après d'ultimes interventions, il y serait encore
vivant. J'y ai fumé en rêvant qu'il allait
bientôt ouvrir les yeux et les planter dans les miens.
J'y ai pleuré tout ce que mon corps pouvait produire de
larmes — jusqu'à les avoir toutes
épuisées.
J'y ai eu peur à ne même plus savoir
émettre un son.
J'y ai eu mal comme je n'imaginais pas qu'on puisse avoir mal, douleur
d'une telle intensité que j'avais appris à
entendre l'instant où se répandrait le flux
anesthésiant par lequel mon esprit s'évaderait de
cette gangue de souffrance.
L'oiseau de mauvais augure que j'étais devenue allait aussi
se poser à cet endroit pour distiller son savant
mélange de nouvelles point trop pessimistes,
étroite frontière entre le désespoir
et le mensonge.
J'y allais aussi prendre des nouvelles de ma mère sans
savoir lequel des deux la mort me prendrait en premier.
Drôle d'endroit que ce coin là. Par bonheur les
expertises ne s'y déroulent plus, de sorte que
j'espère ne jamais y retourner.
Je sais pourtant que je n'ai pas besoin de me rendre sur ces lieux pour
que les souvenirs que j'y ai laissés m'y
débusquent. Quand ils m'étreignent parfois,
hébétée, je mesure soudainement
combien violents et cruels étaient ces tourments. L'espace
d'un instant ils m'emportent encore avec eux là-bas,
là où le mal est si profond que l'on
s'étonne ensuite d'être encore en vie. Une vie
où plus que jamais je continue à penser
à lui.
C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 17/12/2005
Tarquin et Tarquine
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Commentaires
Gloups. Et re-gloups.
Bise. Je suis heureuse de t'avoir rencontrée hier.
( pas quoi dire...) Baisers.
Pas de mots. Une trace.
..........
Pas de mot... Juste des réminiscences de mes moments à moi d'attente, sauf qu'ils furent loin de lui. Qu'en 7 mois d'hospitalisation je n'ai pu le voir que 3 fois. Que les 2 dernières il ne me reconnut pas. Qu'il me manque depuis seulement 2 petits (et pourtant si longs) mois, mon père...
.........
Je vous lis depuis si longtemps, je suis touchee par vos mots et vos maux depuis si longtemps... Vous m'impressionnez...
C'est toujours étrange et ça peut être violent quand la vie nous ramène sur des parages du passé pour de tout autres raisons que celles que nous y avions connues. Ils restent effectivement gravés. Certaines douleurs sont ineffaçables car se serait également estomper la présence au fond de nous des êtres qui les portent et qu'on aimait et qui ont disparu. Le temps atténue, un peu mais pas toujours (ou : toujours pas ?)
pas de mots... juste une larme...