Lorsque j'ai quitté ma banlieue familiale pour devenir étudiante et parisienne, je  n'ai jamais dormi sur autre chose qu'un vieux matelas posé sur le plancher de ce que j'appellerais maintenant un galetas mais qui était à mes yeux fastueux.

Je me souviens encore du tressaut de ce ressort contre lequel je calais une hanche avant de sombrer corps et biens dans un sommeil dont la profondeur le disputait à son impérieuse hospitalité.

Et puis Tarquin est rentré dans ma vie et si je rejoignais toujours aussi brusquement Morphée, l'appartement, confronté au volume de mon promis, de minuscule était devenu lilliputien !

Pour contenir nos effets étranglés, une estrade, conçue et bidouillée en un week-end, fût donc glissée sous mon ressort favori.

C'est ainsi que lorsque feu celui qui n'était pas encore mon époux, m'appela le lundi suivant pour me tirer d'un sommeil aussi gluant qu'entêté,  il entendit (après la chute du téléphone sur le plancher) au lieu de la voix chaude et enjouée de sa douce, un guttural « grummph » à moitié articulé et entièrement sonné !

Comme tous les matins où mon galant me téléphonait afin de parvenir à me faire quitter mon lit, j'avais couru pour décrocher le combiné depuis ma couche, en oubliant parfaitement que celle-ci était dorénavant surélevée...

Une bosse de 2 centimètres de haut, une mâchoire en purée, une quinzaine d'ecchymoses et des éraflures dignes d'une suppliciée étaient venues couronner mon exploit : 2 mètres linéaires au dessus d’un vénérable plancher de chêne, le plus long bond de mon existence !



C'est l'anecdote dont je me souvenais ce matin lorsque appuyant vigoureusement sur les poignets de frein de ma bicyclette, je manquais de passer cul par dessus tête !

C’est qu’après 18 mois de freinage aussi indigents que périlleux (et après avoir risqué par deux fois ma vie vendredi soir) je me suis enfin avisée de changer — et de régler — mes patins de freins.

Si, bien que saisie par le brusque arrêt de mon engin, je suis parvenue à maintenir mon séant sur sa selle, je dois vous avouer que me rappeler la mésaventure ci-dessus m'a tant diverti que j'ai bien dû oublier de freiner devant un feu ou deux !