Ce chauffeur ignorera à jamais qu'il a frôlé la mort. Étranglé de mes blanches mains sans faillir ni faiblir, sans aucune autre pensée que celle de l'achever. Anéanti pour avoir haussé le son d'une radio parisienne qui gueule et qui vomit de mauvais airs dans le vent. Cochonnerie de sono qui me déverse dans les oreilles une pauvre chansonnette feulée par un mec qui fait rimer "histoire" et "désespoir" sur un piano gluant façon Richard Clayderman. De ces chansons maudites où grincent des "Je t'aime" dans un refrain convenu.

Et moi je suis comme une conne, pétrifiée d'émotions, la gorge trop serrée pour lui demander de se taire, ramassée sur moi-même pour empêcher mes yeux de se noyer, mon nez de dégouliner et ma bouche de trembler. Échec. Je me liquéfie.

Naufrage puis l'escalade. Celle des jours où l'on croit qu'on va mieux et où l'on en paye le prix : Pas l'ombre d'un mouchoir en papier dans mes innombrables besaces. Pas plus que de lunettes de soleil pour planquer mes yeux rougis. Je n'ai pas même l'excuse du pollen judicieusement allergène. septembre est définitivement  une saison de merde.

Je ne l'ai pas occis ce chauffeur de taxi, j'ai juste regardé défiler Paris derrière un écran liquide en pleurant mon mari et puis un peu ma vie. J'ai payé l'air de rien, comme si je n'avais pas le visage ravagé, et puis je me suis enfuie loin de ses chansons pourries.




Toute la journée elles m'auront hantée. Ce soir c'est jusque dans le fond d'un train corail que je planque mes pleurs, un grand bouquet de fleurs en équilibre près de moi, touchante attention de clients au sortir d'une cour de province. Je surprends le regard d'un voisin de train. Je comprends de la conjonction de mes larmes et de cette jolie gerbe, qu'il devine une solennelle rupture, de celles dont on vous aménage le souvenir en les agrémentant de fleurs pour les rendre plus supportables. J'essaye de m'en amuser. Mais ça ne m'amuse pas. J'aimerai tenir mes souvenirs au loin. Mais je n'y parviens pas et je me fais terrasser encore une fois.

J'aurais dû l'étrangler. Encore qu'aujourd'hui, sans mouchoir en papier, sans lunettes de soleil et sans pollen, je suis devenue experte pour défaire ma barrette et faire un écran de mes cheveux.