Quand j'étais petite, j'avais des idées très arrêtées :

Quand je disais à quelqu'un que je ne l'aimais pas et qu'il me répondait « tu n'es pas gentille parce que moi je t'aime » j'en concluais que cette personne était désespérément stupide.

Quand une personne que je ne connaissais pas se mettait tout soudain à avoir des gestes d'affection pour moi et à dire que j'étais comme ci (avec une mère directrice d'école il se trouve toujours des gens pour vous trouver plein de qualités), la première chose qui me passait par la tête c'était de la mordre pour lui démontrer par "a" plus "b" que je n'étais pas exactement une enfant rêvée.

Quand j'entendais des adultes affirmer de façon péremptoire que "les jumelles" étaient comme ça, alors qu'ils étaient eux-même incapables de comprendre qu'il y avait non pas une entité mais deux personnes, je dois reconnaître qu'on leur donnait souvent raison... en se transformant en démons...

Je n'ai jamais eu de petit copain qui se soit avisé de sortir avec moi pour épater la galerie, d'abord, soyons honnête, parce que je ne faisais pas partie de celle que l'on courtise, ensuite parce que je l'aurais sans doute étripé sans barguigner.


Aujourd'hui, je n'ai pas beaucoup changé.

Quand mes enfants me disent qu'ils m'aimeront toujours, je leur dis que j'en serais ravie mais qu'ils n'en savent rien... et qu'un jour peut-être ils ne m'aimeront plus et que c'est leur droit le plus strict.

Et il m'est un souvenir pénible, presque intolérable, celui d'une nuit où j'attendais de savoir dans un service de neuro-chirurgie si mon mari allait conserver ou non une infime chance de survie. Je n'avais pas dormi depuis 40 heures, j'avais connu les pompiers, le samu, la franchise des médecins (dont je leur sais gré), l'attente intolérable dans ces couloirs peints en blanc sale entrecoupée de cigarettes avalées à s'en étrangler puis furieusement écrasées. Ils m'avaient laissé le voir, inconscient, intubé, quelques secondes avant l'intervention. il allait mourir maintenant sur cette table d'opération ou conserver une petite chance de survie. Et j'attendais, ne pensant à rien d'autre qu'à mon mari. Et durant cette nuit la plus longue de mon existence, alors que toutes les cellules de mon corps ne vivaient plus que pour savoir s'il était déjà mort ou simplement en sursis, brutalement il s'est trouvé quelqu'une pour me dire qu'elle m'aimait et qu'elle m'avait toujours aimé mais que moi je n'avais jamais voulu de cet amour. Comme ça soudainement alors que c'était la chose dont je me moquais le plus au monde, alors que je ne comprenais même pas ce qui pouvait me valoir un tel discours. Parce qu'elle était aussi malheureuse que moi et que je le savais, et que ma réponse aurait dû être exactement celle qu'elle attendait, je l'ai détesté du plus profond de mon être. Je me souviens alors avoir fermé les écoutilles, de m'être enfermée dans mes pensées, recroquevillée, concentrée sur la seule chose qui comptait à mes yeux, mon époux -son fils -. Et de n'avoir rien répondu.