La vie continue (3)
Un jour que j'allais chercher un
délibéré à la Cour, j'ai vu
un homme pleurer. Il avait l'âge d'être mon
père et avait un fils à peine plus jeune que moi.
C'était la sixième fois qu'il m'accompagnait dans
un prétoire au Palais.
La première fois, à la fin de ma plaidoirie, la
présidente m'avait lancé un misérable
« Maître, vous n'y connaissez rien ! »
avant de me débouter de la totalité de mes
demandes, relaxant le prévenu dans la foulée.
C'était la sixième fois qu'il m'accompagnait.
J'étais près de la greffière
à solliciter l'arrêt, il était dans la
salle. J'ai lu les premiers mots du dispositif et j'ai tout de suite
su. La salle de la première chambre est immense, il
était bien trop loin pour que je puisse lui parler alors
j'ai fait un signe de tête. Et brutalement, je l'ai vu se
mettre à pleurer.
Il avait l'âge d'être mon père et j'ai
vu ses larmes couler parce que je venais de hocher la
tête. Son fils d'une vingtaine d'année et
paraplégique allait pouvoir être
indemnisé au bénéfice d'un article du
code de la sécurité sociale superbement
ignoré.

Hier, la famille de la victime était contente. Ils n'ont pas
tout compris mais ils ont vu que j'ai plaidé sans rien
lâcher, en bouleversant le motif des poursuites initialement
retenues par le parquet, en proposant une autre explication et en
décortiquant un article superbement ignoré du
Code de sécurité sociale...
Quand, à la fin de ma plaidoirie et d'un grand silence, le
président m'a demandé si j'avais l'habitude de
plaider avec autant de fougue, j'ai répondu, ce qui
était vrai que cette affaire me tenait à
cœur.
J'aurais pu rajouter que lors que j'avais à peine 30 ans
j'ai vu un homme qui avait l'âge de mon père
pleurer de joie parce qu'après une interminable bataille,
l'avenir de son fil était un peu moins noir grâce
à un article du code de la sécurité
sociale superbement ignoré.
Si j'avais été honnête, je lui aurais
dit aussi que plus jamais je ne laisserai un magistrat me dire que je
n'y connais rien...
Et sous le sceau de la confidence, je
vous dirais que je crois bien avoir gagné...
C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 16/06/2005
(non) droit ou (in)justice
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Commentaires
Des petits cailloux patiemment entassés, amassés, qui font que parfois des montagnes, enfin, bougent. Tarquine, tu es de l'espèce de souris qui fait bouger ces monstrueuses montagnes... Beaucoup de chantiers en vue, j'ai l'impression... Bon courage à toi. oui, la vie continue, quoi qu'il arrive. Un caresse à Tarquinet et à ses peurs de petit garçon courageux
Je n'ai pas l'âge d'être votre père et mon fils n'a pas vingt ans. Mais vos mots sont de nature à faire surgir quelque larme d'admiration.
Tarquine, vous êtes résolument formidable !
Et sous le sceau de l'amitié, je vous dirais que je crois bien que vous etes un avocat exceptionnel ;-)
Je ne doutais une seconde de votre succès. Votre ténacité à défendre les "causes perdues" ne me surprend pas. J'espère que vos projets vous mèneront à défendre encore de pareils cas pour participer à leur redonner le sourire.
Heu ! je voudrais que vous ne mépreniez pas. Je vous assure que tous les avocats quels qu'ils soient gagnent certaines de leurs affaires ! Compte tenu de ce constat, vous imaginez bien que tous les avocats quels qu'ils soient ont un jour gagné une affaire qui leur tenait particulièrement à cœur. Si vous défendez des victimes de préjudices corporels, cela prendra un relief particulier, non pas en raison de votre talent, mais de vos clients !
Je rajoute par ailleurs qu'il N'Y A PAS D'AVOCATS DE CAUSES PERDUES ! Ça c'est bon pour les films !
Dans la réalité, on a tous notre sensibilité, notre analyse personnelle qui ne sera pas nécessairement celle de notre voisin. On est tous "celui qui n'a pas cru au dossier de X mais qui a gagné le dossier de Y".
"Je vous assure que tous les avocats quels qu'ils soient gagnent certaines de leurs affaires" = Ouf. Plutôt rassurant.
Je voulais plutôt dire que votre sens de la répartie et votre vivacité d'esprit me semblaient tout particulièrement bien employés dans votre métier.