Sa clef est dans la boîte aux lettres.
Plus jamais elle n'ira dans la poche où des années durant, elle est restée. Enfin ! Ils sont partis ! La porte de l'appartement est fermée à clef. Enfin ! Ils m'ont laissée !
Ils ne seront dorénavant plus là pour m'expliquer qu'il est préférable de ranger les confitures ici plutôt que là. Ils cesseront enfin de fureter dans mon appartement dont ils m'ont quasiment dépossédée au prétexte de me simplifier la vie. Ici je ne suis plus chez moi mais chez mon mari dont ils sont les seuls représentants.
Je serre sa clef dans le creux de main. C'était la sienne, celle de son appartement, celle de mon appartement et celui de nos enfants.
Seule. Seule après toutes ces années. Seule à affronter la vie. Seule quand tout le monde voudrait m'entourer. D'aucuns pour m'aider, d'autres par pur désoeuvrement, pour se donner une contenance parce qu'ils ne savent plus quoi faire de leur propre vie.
Seule ! Dépouillée du sens de ma vie, de mon appartement et presque de mes enfants, je n'aspirais plus qu'à l'être.
Hideux dialogue de sourds où l'on se lamente sur votre sort : « mais comment va-t-elle s'en sortir toute seule », alors que vous-même n'aspirez plus qu'à l'isolement.
Laissez-moi seule avec ma vie en lambeaux, mes enfants, mon chat et mon appartement.
Laissez mes confitures à leur place et cessez donc de laver les affaires de mon mari ! Je souhaitais tant conserver l'empreinte de son odeur...
Filez ! Fuyez ! vous n'êtes pas seulement chez lui mais aussi chez moi et je suis de celles qui pansent leur plaie en solitaire !
Cessez donc de vouloir organiser ma vie, de faire de ma cuisine un jeu de piste pour retrouver le sel et laissez-moi enfin pleurer mon mari et me recueillir avec mes enfants !
Vous ne voyez donc pas que je suis en train de me débattre pour que ceux-ci conservent au moins leur quotidien, dernier repère d'une vie qui s'est effondrée, qu'ils vont à l'école, qu'ils ont même des devoirs à faire et qu'ils n'aiment pas vivre dans un hall de gare ?
Laissez-moi pleurer ma mère et ne vous en déplaise, parler d'elle avec mes enfants.
Si je n'ai dorénavant plus de parents, nul ne prendra leur place.
Si je n'ai dorénavant plus de mari, nul ne me parlera en son nom.
Sa clef est dans la boîte aux lettres. J'aurais préféré qu'elle ne quitte jamais sa poche. Sa clef est dans la boîte aux lettres et elle n'ira plus jamais dans la leur. J'en fais le serment !

Ce billet constitue ma participation au Billet en sablier du lundi de Kozlika.

Toute ressemblance avec des faits qui se sont réellement déroulés n'est pas totalement fortuite.

C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 31/05/2005
Blogs à brac
Fil des commentaires de ce billet – Lien permanent de ce billet










Commentaires
Pfuuu! tu m'as encore foutu les boules...
C'est magnifique.
Théorème d'Archiprouvez : Méfiez-vous des importuns qui se mêlent de vous dire où ranger vos confitures.
N'eût été le profond respect que je voue à la douleur de Tarquine, j'aurais dit "c'est lourd". Je m'en défends cependant à la lecture de la dernière phrase, en espèrant que désormais nul ne viendra déranger tarquine et ses pataloustics, pas plus que le trousseau de clé qui, j'imagine, a soigneusement été rangé... amicalement,
Très émouvant. Gardez bien toutes les clés de votre vie et de celle de vos enfants.
Fauvette
Très beau texte. Toujours émerveillée par la façon dont vous transposez les jeux de Kozlika dans vos billets d'une manière si personnelle et touchante.
Proposition pour ne plus égarer les confitures : dévorons les toutes (miam slurp). Bon pour les bidons.
J'ai beaucoup d'admiration pour vous. Je lis souvent vos notes, si tendres, si nostalgiques. Vous vous découvrez comme par inadvertance, vous révélez au détour des mots cette sensibilité qui fait de vous une belle personne. Une fois encore, vous prouvez votre qualité. Toutes mes félicitations.
Très très émouvant ce texte, vous m'avez arraché une larme. Très affectueusement.