Tarquin et Tarquinou


Pas une seule fois, en arrivant sous mes fenêtres, du haut de mon vélo, je n'ai omis de lever les yeux vers elles ; souvenir d'un temps où en fumant sa clope sur le balcon mon mari me faisait de grands signes du bras.

Pas une seule fois en ouvrant la porte de notre logis, je n'ai eu envie de crier à tue-tête "C'est moi !" pour l'entendre me rétorquer "Ah ! Quand-même !".

Pas une seule fois où je ne me suis couchée dans le lit trop grand sans enfouir mon nez dans son oreiller.

Pas une seule fois, je n'ai regardé mes enfants sans penser combien leur père les aimait.

Tout ce temps passé n'a pas effacé l'horreur de la découverte de l'anomalie cérébrale, monstreux anévrisme géant, juste quelques heures avant qu'il ne cède. Tous ces jours ne m'ont pas fait oublié nos derniers moments ensemble, et puis l'inexorable descente aux enfers, l'abomination d'une nuit, l'appel au SAMU, les mensonges proférés "non, tu ne vas pas mourir !", l'attente, l'espoir, le désespoir. Et puis la fin, l'inénarable moment de pure douleur ,aiguillon lancinant et profond d'horreur absolue ; souvenirs toujours enfouis et toujours affleurants.

Et nulle pendule qui s'arrête, les enfants qui continuent de grandir, il faut travailler, pédaler, avancer, continuer. Parfois j'ai l'impression d'être une étrangère dans ma propre vie. D'avoir été invitée là par hasard, parce que tout était trop beau et trop clair et que je ne pensais pas qu'il puisse y avoir autant de lumière dans ce qui n'était pas un rêve. Mais non ! ce n'était pas un rêve, même si la suite a pris l'allure d'un cauchemar. Parfois j'ai encore du mal à y croire, mais pas vraiment le temps d'y penser, il faut vivre, avancer, continuer sans se culpabiliser d'être encore ici, dans la vie que je n'ai pas choisie mais dont je ne peux fuir.

Il aurait détesté me laisser ainsi. Il en aurait été fou. Une chance que Dieu n'existe pas. Il n'en saura rien !