L'éloquence judiciaire (3)

Voici donc un second arrêt
rédigé par Monsieur ALZUYETA,
Président, en son temps, de la Première chambre
civile de la Cour d’appel de Riom.
Cette décision étant très longue, je
vais tenter de faire des coupes (difficiles) et d’en proposer
une lecture linéaire en sacrifiant quelques savoureux points
de droit.
Pour les curieux, les inconditionnels amoureux de la langue de
Molière, les juristes en herbe ou achevés, je
vous indique que vous pouvez lire la décision in
extenso ici
(format pdf).
Attendu que le Premier Président de la Cour de cassation invita un jour le monde judiciaire à sortir du néolithique, c'est-à-dire du monde où le plus fort écrase de ses lourdes pierres le plus faible ;
Que cette très noble voix ne semble point être parvenue aux oreilles des rédacteurs des contrats d’assurance de la Caisse nationale de prévoyance qui garantit le risque invalidité-décès des citoyens ayant contracté un prêt dans les instances du Crédit Agricole ; qu’en effet, cette Caisse nationale a refusé la prise en charge des prêts contractés auprès de ladite banque en 1987, 1988 et 1989 par Christian Vigouroux, né le 8 août 1954, agriculteur au lieu-dit Les Aubennes, village de Saint Georges-d’Aurac (254 âmes) dans le département de la Haute Loire, aux motifs d’une part que le 3 novembre 1994 son médecin contrôleur a déclaré que l’assuré, atteint d’une lombo-sciatique gauche, n’était point en mesure de reprendre sa profession, mais pouvait en exercer une autre, et d’autre part que le contrat d’assurance prévoit une garantie en cas « d’impossibilité de reprendre une activité professionnelle » :
Attendu que par un jugement excellent, tant par sa rédaction dans un français élégant que ses arguments juridiques extrêmement pertinents, le Tribunal de grande instance du Puy-en-Velay a, le 31 mars 1995, fait litière des arguties de la Caisse nationale de prévoyance ; que celle-ci, ayant cru bon de relever appel, s’obstine dans sa vue néolithique des choses (…)
« En fait, la seule question est en réalité de savoir si l’état de santé de l’assuré entraîne ou non une incapacité temporaire totale de travailler ou s’il est partiellement apte à exercer une activité professionnelle (la sienne ou une autre occupation) ; (…)
Attendu que Christian Vigouroux pourrait en pure théorie être clarinettiste, professeur de chinois, répétiteur de bridge, ravaudeur de caleçons, et qui sait quoi encore, de même qu’il pourrait s’élever au niveau des mathématiques les plus éthérées, tel ce paralytique célèbre qui manie les machines les plus complexes par les seuls mouvements de ses yeux ;
que dans cette perspective, ainsi que l’a remarquablement fait observer le conseil de Vigouroux à l’audience du 20 novembre 1995, la totalité des contrats conclus par la Caisse nationale de prévoyance seraient inopérants (hormis, ajoute la Cour, les rarissimes cas de malades plongés dans un coma profond) ; que la souscription généralisée des contrats que l’on saurait d’avance mort-nés – puisque hormis les comas profonds, tous les assurés pourraient un jour reprendre « une » activité – serait susceptible d’intéresser d’autres instances que la juridiction civile, la fausse entreprise étant alors caractérisée (…) »
Cour d’appel de Riom, 1ère Chambre civile, Section 1, Arrêt du 14 décembre 1995
M. Alzuyeta, pré. - Mmes Jean et Ladant Cons.- Mes Giora et Galice, av. ; Mes Goutet et Tixier, avoués.
RGP 4891, Gaz. Pal, 13 juillet 1996, p.395.
Il est bien entendu que je
n’aborde que l’aspect rédactionnel de
l’arrêt et non pas la solution juridique
(excellente) apportée, celle-ci ayant fait
l’objet, depuis, d’un certain nombre de
digressions, notamment par la Cour de cassation…
C'est ce que Veuve Tarquine a écrit le 12/07/2004
(non) droit ou (in)justice
Fil des commentaires de ce billet – Lien permanent de ce billet










Commentaires
Si j'ai bien compris, il faut l'assurer, le gars?
Le style de M. Alzuyeta me ravit mais je ne suis pas sûre de bien comprendre de quoi il s'agit!
Ah le lyrisme de la Cour d'Appel de Riom... Ce haut lieux tant de la rédaction judiciaire que du raisonnement juridique où la crème de la magistrature mène vaillament son combat à l'avant-garde de la jurisprudence sans jamais sacrifier son insatiable appétit pour l'arrêt d'espèce nous livre une fois encore une décision digne des annales les plus savoureuses.
Je me demande s'il existe un bulletin des arrêts de la Cour d'Appel de Riom.
La rédaction de ces arrêts me ravit.
Cependant il reste un problème de fond: il est extrêmement rare qu'une compagnie d'assurances gagne, étant considérée à priori comme la "méchante profiteuse" contre le gentil client.
Quel était l'état réel de M. Vigouroux, ne marchait-il qu'à grand-peine ou aurait-il pu remplir un emploi de bureau?
"la totalité des contrats serait inopérants": certes, mais si l'inverse devient vrai (la totalité des contrats sera à indemniser), il n'y a plus matière à assurance. Car un contrat d'assurances couvre un risque, c'est-à-dire quelque chose d'incertain quant à sa réalisation. Si la compagnie sait que la réalisation est certaine (le nombre d'artisans invalides vers 50 ans est impressionnant), et qu'elle n'aura pas de recours, soit les primes vont devenir exhorbitantes, soit il y aura refus d'assurer.
L'interprétation des contrats d'assurances invalidité - décès est un assez vaste débat qui a fait l'objet d'un grand nombre de fluctuations.
Dans le cas d'espèce, la lecture in extenso de l'arrêt nous apprend que M. Vigouroux avait assuré contre le risque d'invalidité ou de décès chacun de ses prêts contractés auprès du Crédit agricole et qu'en raison d'une lombo sciatique, il ne pouvait plus exercer la profession d'agriculteur.
Donc, en l'occurence, il n'avait plus de revenus.
Comme nous sommes en matière contractuelle, la solution du litige (prise en charge de ses prêts) dépend uniquement de la réaction de la police d'assurance dont on ne sait pas grand chose sinon qu'elle semblait très imprécise puisque spécifiant uniquement "impossibilité de reprendre une activité professionnelle".
Tout d'abord, c'est la Compagnie d'assurance qui est le rédacteur du contrat, si elle ne sait pas prévoir un risque et surtout le coucher par écrit convenablement, ce n'est pas à l'assuré d'en faire les frais.
Comme en réalité l'imprécision des polices d'assurance est, dans la majorité des cas, savamment voulue pour faire croire que l'on assure plus que la réalité des faits, je n'irai donc pas à l'encontre de l'article 1162 du Code civil qui précise que l'on interprète un contrat contre celui qui l'a rédigé...
En l'occurrence on ne peut quand même pas reprocher à M. Vigouroux d'être invalide à 50 ans ;)
Il est par ailleurs assez faux de dire qu'"il est rare que des Compagnies gagnent", mon expérience personnelle tend plutôt à me démontrer le contraire.
Ainsi en est-il du chirurgien dentiste qui du fait d'une perte importante de la force musculaire de la pince pouce/index ne peut plus exercer son art. (Arrêt de la Cour d'appel de Paris, dont je n'ai plus les dates en tête et que de toute façon je ne donnerai pas pour des raisons de confidentialité :)
Je tiens quand même à signaler que ce contentieux est extrémement fourni, ce qui démontre bien qu'il y a de grandes difficultés d'interprétation, et que surtout j'ai vu des assureurs soutenir des choses d'une rare indécence.
Je me souviens particulièrement d'une Compagnie qui soutenait qu'un tétraplégique (C4-C6 complet) pouvait parfaitement gagner sa vie...
Le tétraplégique en question était à l'audience, dans son fauteuil roulant électrique (position semi-allongée avec minerve compte tenu de la hauteur du handicap)
La seule chose qu'il parvenait à faire usuellement était de manier -péniblement- le bouton électrique de son fauteuil avec trois doigts d'une main.
La Compagnie invoquait le fait qu'il n'était pas atteint à 100 % donc la garantie ne s'appliquait pas...
Je vous rassure, ils ont perdu à plates coutures...