Le procureur ne tourne pas la tête, il ne verra pas même le profil de cette jolie dame de laquelle il tient pourtant son mandat...

10ème Chambre correctionnelle


Je semble être la seule à m'apercevoir de sa présence, à l'observer d'abord furtivement, puis, au fil des débats de plus en plus obstinément, guettant ses réactions et tentant de deviner le cours de ses pensées.

Elle est belle cette égérie, tenant du bout des doigts l'épée de la sanction posée sur la Loi- tout en ne se déparant pas de sa mansuétude.

C'est qu'elle a dû en voir passer des justiciables et ce qui lui ont dit, cela doit-être fameux !

Mais aujourd'hui je la trouve bien songeuse cette belle mystérieuse ; est-ce ce qui se dit aujourd'hui sous ces ors et ces lambris qui lui inspire ce qui semble être un vrai mal-être ?

Un récit traduit du brésilien par une pétulante interprète, s'entend et se répand dans le prétoire.

La belle égérie juge aujourd'hui une prostituée travestie, un homme d'une carrure d'ours, à la voie douce, maquillée, affairée, pas même efféminé, non elle paraît femme tout simplement.

Le Tribunal respecte scrupuleusement son état civil, il s'appelle Il, Monsieur Il.

Monsieur Il -que j'appelle Monsieur Mademoiselle- officiait au Bois de Boulogne quand un homme marié, bon père de famille l'aurait... "prise en stop" dit ce dernier !

Stop ou pas stop, il s'est laissé conduire chez Mademoiselle, et après s'être deshabillé, l'aurait embrassé.

Un baiser si fougueux, si enragé, qu'il lui aurait quasiment arraché la langue à cette dame, sectionnant une grande partie du muscle.

En retour, il a été lardé de coups de couteaux, des coups d'une extrême violence, les blessures sont graves et profondes...

Rénimation, soins, rééducation. Il aura la vie sauve.

Monsieur Mademoiselle raconte à la belle Dame, sans la regarder, mais sans aucune pudeur et avec une innocence dont nul ne doute, qu'elle est fille de prostituée morte en la mettant au monde, qu'elle s'est protituée à l'âge de 13 ou 14 ans à la demande de celle qu'elle aime.

Elle parle de sa grande amie comme d'un soutien, d'une aide, d'une raison de vivre.

La Dame dans son cadre en bois semble soudain mal à l'aise, la Belle ainsi que tous ceux qui sont dans la salle comprennent les manoeuvres de manipulation, frémissent face au mal absolu de ceux qui se font aimer pour mieux exploiter...

Je fixe le plafond, je m'accroche aux motifs en stuc, je rêve que ces mots qui se répètent, conservent leur sens dans cette Société où l'on juge un enfant qui se prostituait à 13 ans dans les rues de Sao Paulo... car il ne me semble pas avoir beaucoup grandi ce prévenu.

Le procureur se lève. Silence, il recquiert ! Il est odieux, il est nul, il fait rougir de honte la belle Dame qui ostensiblement porte son regard plus loin encore. Elle voudrait être ailleurs !

Le représentant du ministère public associe travestis et ultra-violence. Il cautionne le silence de ce père de famille qui a refusé de répondre au Tribunal, qui a nié ses incohérences. Son obséquiosité m'est encore plus odieuse que le silence gêné de celui qui s'est fait découpé. Et puis il clame le pire : son choix de vivre hors des critères en fait un danger pour la Société!

La Dame a le regard perplexe, je la sens désabusée et quelque peu déprimée.

Le maximum de la peine est requis : 5 ans ferme.

La parole est à la prostituée, à son Conseil qui se croit obligé de nous jouer le pénaliste de talent !

Il vocifère, il mouline ses larges manches, il use et abuse d'une diction aussi formatée que répétitrice.

Le public de la salle est ravi du spectacle, le Tribunal ricane, trop usé par ce mode déclamatoire qui met l'avocat en valeur mais ne sert pas son client...

Délibéré dans la foulée.

Trente minutes après, la sémillante interprète, souriante et enjouée traduit à la demoiselle prostituée "40 mois d'emprisonnement" à l'issue desquels elle sera interdite de territoire pour 3 ans.

La belle Dame était désormais pâle, hâve, mal...

Je sentais qu'elle fuyait mon regard, que son bras n'était plus négligemment posé sur l'épée et la Loi mais qu'il était lourd et crispé.

J'ai senti que, sans jamais jamais renoncer, elle souffrait de devoir trancher certains litiges, de porter le glaive et la balance.

Si elle ne regrettait rien de la peine prononcée, elle sentait combien la misère et la fatalité étaient plus influantes que ses règlements...