Ce qui est inacceptable chez les uns est tolérable chez les autres ?

Tel est ce qui me taraude quand Monsieur Jean-Pierre Raffarin, notre Premier ministre expose le lendemain «Je suis surpris par la décision du tribunal de Nanterre. Mais cette décision est provisoire »

Durant les jours suivants, différentes déclarations de personnalités de droite vitupérant contre cette inique peine d'inéligilité me déclenchent quelques crises de ricanements chroniques.

En effet, les juges n'ont pas prononcé stricto sensu de peine d'inéligilité, cette peine complémentaire est automatique en application de la loi du 19 janvier 1995, loi que lesdits parlementaires, aujourd'hui très offusqués, sont censés, en leur temps, avoir discuté et pour la plupart votée !

J'avoue que quand notre Président de la République désigne une commission afin d'enquêter sur les éventuelles pressions subies par les Juge du fond je commence à m'étrangler de rage...

Déjà c'est assez stupide de nommer le Président de la Cour de Cassation membre de cette Commission... la Cour de Cassation devrait-elle se déclarer incompétente si après l'appel de Monsieur Juppé celle-ci est saisie de l'affaire? le souci, c'est qu'une Cour de Cassation il n'y en a qu'une en France... Mais surtout les attributions du Conseil de la Magistrature (prévue par la Constitution du 16 octobre 1958) recouvrent précisément la mission de la Commission nommée par le Président de la République... En gros, les organes constitutionnels c'est pour les chiens...

Je passe sur la mission parlementaire organisée en sus... une telle inflation de moyens ruine l'entreprise visée.

En revanche je HURLE en lisant le Monde daté 10 février 2004 (je crains d'avoir importuné plus d'un paisible voyageur du RER C ce soir-là, qu'ils m'en excusent s'ils passent par là)

DOMINIQUE PERBEN a indiqué au Monde, dimanche 8 février, en marge du congrès de l'UMP, que la chancellerie analyse le jugement prononcé par le tribunal de Nanterre contre d'Alain Juppé pour vérifier si le remboursement des sommes dues à la ville de Paris peut modifier la situation judiciaire du président de l'UMP. « Une étude est en cours », a affirmé le garde des sceaux, « pour voir quelles seraient les conséquences judiciaires de ce remboursement »

Le garde des Sceaux, le ministre de la Justice, le Chef de la Chancellerie va mettre ses services à disposition d'un prévenu pour élaborer une stratégie de défense ??? (soit dit en passant une stratégie parfaitement stupide comme n'importe quel pénaliste pourrait vous le dire en 2 ou 3 secondes)

J'ai la très désagréable impression que nos ministres d'Etat ont pété un cable et ont parfaitement oublié ce que veut dire "servir la République"... A mon goût Juppé commence à ressembler par trop à Marianne !

Petite satisfaction, dans le Monde paru le lendemain Perben tente très piètrement de démentir formellement ses précédentes déclarations et se fait retoquer méchamment par les journalistes du quotidien.

Et ce soir, je me marre en lisant le rapport du Conseil de la magistrature, qui n'épargne personne pas même nos chers dirigeants :

- Le jugement définitif n'a pas été immédiatement saisi sur l'informatique reliée à la chancellerie. L'enjeu "justifiait" ces mesures, affirme le Conseil (Ce qui en dit long sur l'indépendance des services de la Chancellerie)

- Que certains aient essayé, malgré tout, de connaître avant l'heure la décision des juges, ne fait pas de doute pour le CSM. Des "incidents troublants" ont émaillé le délibéré (Il n'y avait que certains hommes politiques pour s'en étonner...)

- Le CSM réclame un "programme pluriannuel" pour sécuriser les tribunaux. (bah tiens.. ça vous étonne ?)

- Le Conseil appelle également la hiérarchie judiciaire à ses responsabilités. "Aucune réaction officielle" n'a suivi les trois moments-clés de cette affaire selon le CSM : la publication de la fiche RG du substitut Grouman dans Le Parisien du 22 octobre 2003, celle des propos attribués à Mme Pierce le 31 janvier 2004, et celle des extraits de son audition par le procureur dans l'Est républicain le 3 février. (Les réactions n'ont été vives qu'à l'encontre des magistrats...un peu troublant quand même...)

Et le coup de pied de l'âne :

- Enfin, l'avis recommande aux responsables politiques "une particulière réserve dès lors qu'ils commentent une décision de justice, à plus forte raison lorsque celle-ci peut encore être examinée par une juridiction supérieure". (Difficile de rêver plus belle estocade à l'encontre de nos dirigeants qui ont littéralement perdus la tête avec cette affaire...)

Ne me taxez pas nécessairement de sale gauchiste au regard de ce billet : (mais seulement pour d'autre raisons).

Il y a quelques années j'ai personnellement suivi une affaire qui intéressait de très près la famille d'un ancien Garde des Sceaux . Si je sais qu'aucune pression n'a été exercée, j'ai toujours été surprise en revanche de me voir annoncer les décisions judiciaires de cette affaire par mon client et non l'inverse...