Nous savons tous d'expérience que rien ne pourra faire disparaître l'ennui de ce contentieux trop technique et chacun s’y résigne…

J'admire la résistance des magistrats depuis la porte vitrée derrière laquelle je sirote plusieurs cafés. Ils ne laissent rien transparaître de leur langueur.

Je papote avec des confrères, nous devisons évidemment sur la longueur des plaidoiries… Je jure que je ferai court, une consoeur échaudée me rappelle que l’on dit tous cela avant de l’oublier quand vient notre tour et notre temps de parole. Je sais bien qu’elle a raison.

Enfin c’est à moi. la Cour s'endort. Le conseiller de gauche ne parvient plus à garder les yeux ouverts, les précédents confrères ont épuisé ses dernières résistances… J'aimerai distiller autour de moi une odeur de café poivré, envoyer un petit glacis d'hiver dans le cou des conseillers ou que quelqu'un s'emberlificote les pieds dans la moquette dans un numéro digne de Charlot… Peine perdue.

Bon je suis appelante, je plaide donc la première. Je n’ai pas de client derrière moi, une affaire plutôt singulière (une blessure à la suite d’un tacle footbalistique dans un match de banlieue), une juridiction assoupie et des confrères pressés d’en finir avant l’heure du déjeuner !

Je leur ai conté mon historiette en trois phrases, -non, mon client n’a pas eu de cartons, ni jaune, ni rouge, non l’arbitre n’a rien écrit sur la feuille de match, personne ne l’a nommément désigné comme l’artisan de ce croc-en-jambe pernicieux et compte tenu du nombre de paires de guibolles banlieusardes sur ce terrain de foot, nul ne pouvait déterminer qui était l’auteur de ce tacle assassin !

Je leur ai certifié que je n’allais pas les « ennuyer avec des principes et des arrêts qu’ils connaissaient parfaitement que je n’allais pas non plus les enquiquiner à discuter de chiffres puisque de toute façon ils ne pouvaient qu’anéantir la décision rendue par le Tribunal. Et toc ! merci Madame le Président, merci Messieurs de la Cour : 4 ou 5 minutes top chrono.

Pari gagné ! Ils n’ont pas dormi ! Je reconnais avoir fait un sale coup à mon confrère… Réalisant que j’avais accompli une belle performance, celui-ci a tenté de reprendre point par point son dossier déclenchant de façon quasi-immédiate l’irrésistible occlusion des paupières du magistrat de gauche… la Présidente qui avait épuisé toutes ses réserves de patience et pourtant peu coutumière du fait l’a alors interrompu pour lui rappeller que la Cour connaissait la jurisprudence (he he he, j’adore faire ce coup là !).

Je ne sais pas si je vais gagner mais contrairement à ce qu’aurait pu penser mon client s’il était dans la salle, j’ai l’absolue certitude que j’ai mis toutes les chances de son côté…